Erevan, mai 2026 : les sommets européens, et après ?  

Կարծիքներ
11.05.2026

Les 4 et 5 mai 2026, l'Arménie a bénéficié d'une visibilité internationale rare : deux sommets politiques en deux jours, une cinquantaine de dirigeants européens à Erevan et le président français en tête de file. De quoi faire oublier, le temps d'un week-end, la dépendance économique à la Russie, la menace azerbaïdjanaise et le lancement officiel de la campagne pour les élections législatives du mois prochain. Tigrane Yégavian, politologue et spécialiste du Caucase, interrogé par le Courrier d'Erevan, n'a pas oublié.

 

Par Gabrielle Delorme. 

 

Un sommet avant tout électoral ?

Selon lui, l’accueil de la Communauté politique européenne (CPE) et du sommet Union européenne (UE)-Arménie doit avant tout être compris comme un « enjeu domestique », s'inscrivant dans « une logique de politique intérieure », alors que la campagne des législatives arméniennes, prévues en juin 2026, a débuté. Pour le gouvernement du Premier ministre Nikol Pachinian, l'objectif est simple : conserver le pouvoir en montrant à la population qu'une voie vers la démocratie européenne est toute tracée. En apparence, le résultat est là. En quelques jours, Pachinian est parvenu à réunir une cinquantaine de dirigeants européens à Erevan, à faire défiler Emmanuel Macron dans les rues de la capitale arménienne et à placer l'Arménie au centre de l'agenda diplomatique européen. Pour un pays qui souffre, selon Yégavian, d'un « complexe provincial », c'est un coup politique indéniable. 

 

Le président français a été le premier à répondre présent, et les deux agendas se sont rejoints. Du côté arménien, recevoir les grands dirigeants européens à Erevan envoie un signal fort à l'électorat. Du côté français, Emmanuel Macron est venu, selon Yégavian, redorer son blason terni par un taux de popularité estimé à environ 16 % en France, en se prêtant à quelques « bains de foule ». 

 

Tigrane Yégavian relève pourtant un paradoxe saisissant : ce dirigeant aurait soufflé à Pachinian, lors du sommet de Prague en 2022, d'abandonner le Haut-Karabagh, et se pose aujourd'hui en défenseur de l'Arménie à Erevan. Derrière la solidarité affichée, le politologue voit surtout un homme qui prépare une éventuelle candidature à la présidence de la Commission européenne et qui a trouvé, en plus de la Moldavie, un terrain idéal pour faire campagne dans le Caucase. Une lecture que vient conforter l'absence significative du chancelier allemand. Selon Tigrane Yégavian, l'Allemagne n'apprécie pas cette gesticulation française dans une région qui est devenue la chasse gardée de Paris et a choisi de ne pas envoyer son dirigeant.

 

Dans cette lecture, le sommet est moins un tournant diplomatique qu'un argument de campagne, d'autant qu'il n'a pas été suivi d'une demande d'adhésion formelle à l'Union européenne. Si le Parlement arménien a voté un projet de loi en ce sens, l'exécutif n'a pas encore formellement validé la démarche, ce qui peut être interprété comme une instrumentalisation de l'horizon européen par le gouvernement Pachinian, sans pour autant s'y engager pleinement.

 

Le piège du double jeu

Car du côté russe, le ton s’est durci : Iouri Ouchakov, conseiller du président Poutine, a réagi aux sommets d'Erevan en des termes sans ambiguïté : « Malheureusement, à Erevan, les tentatives de "jouer sur deux tableaux" se poursuivent. Je ne sais pas combien de temps il est possible de rester dans une telle situation. » Cette mise en garde révèle l'inconfort de Moscou face au Premier ministre arménien, qui a lui-même reconnu l'incompatibilité juridique entre une adhésion à l'Union européenne et le maintien de l'Arménie au sein de l'Union économique eurasiatique.

Pour Tigrane Yégavian, ce double jeu est non seulement dangereux, mais surtout « irresponsable », tant de la part des autorités arméniennes que des dirigeants européens. En effet, derrière les mots d'ordre des sommets — libéralisation des visas, démocratisation — se cache une réalité économique sensible : plus de 40% de l'économie arménienne dépend des importations russes.

 

 « Si l'Arménie est un pays européen, elle est intégrée économiquement à l'Union eurasiatique ; l'Union européenne n'a toujours pas proposé de solution alternative crédible », souligne-t-il.

 

Or, la Russie a déjà commencé à faire payer le prix de ce rapprochement : début mai, elle a suspendu certaines de ses importations en réponse aux sommets d'Erevan. Si les embargos se multiplient ou si Moscou décide de facturer le gaz au prix du marché, l'inflation pourrait être sévère. « Ce jour-là, prévient Tigrane Yégavian, c'est tout le récit de l'Arménie prospère de Pachinian qui va voler en éclats ».

Le Premier ministre arménien lui-même reconnaît cette bombe à retardement : lorsque la « zone de compatibilité » entre l'UE et l'UEE aura disparu, le peuple arménien « prendra naturellement une décision par référendum ». Une formule qui ressemble surtout à une façon de repousser l'échéance, de préférence après les élections de juin 2026. Pour Tigrane Yégavian, c'est l'illustration parfaite d'un Premier ministre qu'il qualifie de « Chavez du Caucase », expert dans l'art d'apporter « des réponses conjoncturelles à des problèmes structurels ».

 

Les intérêts européens : l'Arménie comme corridor

Pour Tigrane Yégavian, la situation est claire : la présence européenne obéit avant tout à un objectif géostratégique - affaiblir l'influence russe et iranienne dans cette région. Dans un contexte de guerres multiples où chaque puissance cherche à consolider ses positions, cette région représente un enjeu de premier ordre : elle permet de relier les hydrocarbures de la mer Caspienne au marché européen via des corridors énergétiques qui échappent au contrôle russe. Une opportunité que l'Union européenne, dont l'influence demeure essentiellement normative et diplomatique, sans capacité directe à infléchir les rapports de force sécuritaires régionaux, saisit à la faveur de l'affaiblissement de Moscou pour tenter de s'imposer comme un acteur incontournable dans la région.

Cependant, la promesse d'une intégration européenne qui accompagne cette stratégie reste « irréaliste » selon Yégavian.

 

L'Union européenne n'a en effet jamais accepté d'accueillir un pays enclavé, sans frontière terrestre avec un État membre. Ni la Géorgie, dont le gouvernement a récemment opéré un net recul démocratique repoussant toute perspective d'adhésion, ni la Turquie, candidate depuis des décennies dans une négociation au point mort, ne sont en mesure de combler ce vide géographique dans un avenir prévisible.

 

Selon Yégavian, les puissances occidentales font preuve d'hypocrisie envers l'Arménie en entretenant le mirage d'une adhésion aux alliés européens, ce qui provoquera des rétorsions très brutales de la part de la Russie. Si l'ingérence russe en Arménie est ouvertement reconnue, le politologue attire l'attention sur une forme d'ingérence moins visible, mais tout aussi réelle : une « ingérence plus pernicieuse de la part des ONG occidentales et européennes, qui visent justement à monter une population contre une autre, en attisant le rejet de la Russie », ce qui creuse les fractures d'une société déjà fragilisée.

 

Entre pragmatisme et méfiance : la question des voisins

Du côté du voisinage arménien, la présence en ligne du président azerbaïdjanais Aliyev et, sur place, du vice-président turc à la CPE, n'a pas effacé les tensions de fond. Le pays reste pris en étau entre deux voisins dont les intentions demeurent, au mieux, douteuses.

Du côté azerbaïdjanais, Tigrane Yégavian est catégorique : la normalisation est structurellement impossible. Si une partie de la population arménienne pense que « l'Arménie peut faire la paix avec l'Azerbaïdjan comme on peut avoir des relations normales avec la Géorgie », le politologue rejette cette comparaison : « Le nationalisme azerbaïdjanais est ontologiquement construit sur la haine des Arméniens, ce qui n'est pas le cas du nationalisme géorgien. Tbilissi bafoue certes les droits culturels des Arméniens, notamment en confisquant des églises, mais ne menace pas leur intégrité physique ». Ce que fait, lui, le gouvernement azerbaïdjanais : « Aucun Arménien ne peut vivre sous le drapeau azerbaïdjanais. »

Pour lui, la question est donc celle d'un déni collectif. « Comment peut-on croire une seule seconde qu'une paix des braves est possible quand l'Azerbaïdjan poursuit un ethnocide dans le Haut-Karabagh et le Nakhitchevan ? » Le régime d'Aliev a besoin de l'ennemi arménien pour asseoir sa légitimité intérieure et la menace militaire n'a pas disparu avec la chute de l'Artsakh en 2023 ; elle s'est simplement déplacée. « Ma grande crainte, c'est que l'Azerbaïdjan, qui n'a aucune volonté de faire la paix, attaque l'Arménie au moment où elle sera suffisamment isolée et abandonnée par la Russie, sans avoir obtenu de garanties occidentales crédibles. »

La relation avec la Turquie est plus complexe, mais tout aussi asymétrique. Selon Yégavian, l'intérêt d'une ouverture des frontières avec l'Arménie est de faire de ce pays « une colonie économique où les investisseurs turcs pourront faire des affaires », tout en conservant l'apparence d'un État souverain.

 

La troisième voie : sortir du mythe du protecteur étranger

Selon Tigrane Yégavian, l'Arménie doit renoncer à ce qu'il appelle « le mythe du protecteur étranger », cette conviction ancrée dans la culture arménienne selon laquelle une grande puissance finira toujours par venir à la rescousse. L'histoire de l'Arménie a récemment démontré les limites d'un tel imaginaire. 

 

Il propose une voie de «multi-alignement », ni pro-russe, ni pro-européenne. Il s'agit de maintenir les relations économiques avec la Russie, de négocier avec la France sur les infrastructures, de préserver des liens avec les États-Unis, de garder des échanges avec l'Iran et de composer avec la Turquie. Ces dernières années, la diplomatie arménienne a effectivement cherché à diversifier ses partenariats afin de desserrer l'étau russe ; les sommets d'Erevan en sont la dernière illustration.

 

Toutefois, Tigrane Yégavian souligne une limite fondamentale : il manque à cette démarche gouvernementale « une véritable doctrine, un livre blanc, une vision à long terme ». Tout n'est que tactique et réaction à court terme, jamais stratégie. « L'Arménie n'a pas grand-chose à négocier sur la table », dit-il. Face à ces manques, la stratégie du multialignement repose avant tout sur la capacité de l'Arménie à se construire de l'intérieur. La priorité est la construction d'un État, et non d'un régime. L'Arménie souffre d'un déficit de résilience institutionnelle : à chaque alternance politique, tout est remis à plat. Trente ans d'émigration massive ont vidé l'Arménie de ses ressources humaines et désengagé une grande partie des Arméniens de la diaspora de la vie politique du pays. « Les Arméniens sont très forts pour servir de grandes entreprises, des empires, des pays étrangers. Mais quand il s'agit de développer leur pays, ils se heurtent à des incompatibilités d'ego. »

Dans ce contexte de « déliquescence », Tigrane Yégavian prône l'union des diasporas arméniennes et des Arméniens vivant en Arménie afin de bâtir ensemble un État capable de se défendre lui-même. Selon lui, c'est le seul chemin qui permettra à l'Arménie de ne plus être un objet de la géopolitique des autres et de devenir enfin un sujet de son histoire.