
Après des périodes difficiles, le rugby se développe à nouveau en Arménie. Alors que certains prétendent que les Arméniens ne sont pas doués pour les sports collectifs, c’est à l’initiative de joueurs de la diaspora que le projet a été lancé et c’est grâce à une nouvelle génération de locaux qu’il prend racine. À la manœuvre, on trouve des Français, comme nous l'avions évoqué dans un précédent article, mais aussi Armen Makarian, originaire d'Iran, qui a fait ses classes, notamment rugbystiques, au lycée arménien de Calcutta, où le rugby est presque une religion.
Par Camille Ramecourt
Le sang comme cri d’équipe
Quand il est arrivé au collège arménien de Calcutta, Armen a dit qu’il jouait au football. « Je ne savais pas ce qu’était le rugby, je ne voulais pas en jouer, mais il y avait une personne appelée Arsham [Sookias]. Il m’a dit : « Si tu es Arménien, ici, tu ne joues qu’au rugby. » C’est comme ça que ma carrière a commencé.
C’était la culture arménienne. « Il y a tout dans ce collège, mais rien n’est sérieux, sauf le rugby », se rappelle-t-il. Cet établissement gratuit est un centre pour la diaspora non occidentale : Myanmar, Inde, Irak, mais aussi pour les Arméniens de la République d'Arménie. Mais la passion d’Armen pour le sport ne s’arrêta pas aux portes du lycée.
“Un jour nous sommes allés à Brunei, en tant qu’équipe indienne des moins de 19 ans. A la mi-temps, j’ai réalisé que sur 15 joueurs, 11 étaient Arméniens. C’est fou de se dire que dans un pays de plus d’un milliard de personnes, la majorité de l’équipe de rugby nationale est composée d’Arméniens.”
La reconnaissance des qualités des Arméniens en rugby s’est faite en partie en Inde. Après un match à Calcutta, Armen se souvient de la surprise des Français « qui ne connaissaient même pas l’Arménie » et qui étaient d’autant plus décontenancés par leur niveau.
Après avoir joué, été capitaine et coach de l’équipe du collège et du lycée, puis de l’équipe nationale, il a pris un poste de développement du rugby dans le sud de l’Inde. Lassé par le manque d'adversaires contre qui faire jouer son équipe, il a quitté le terrain et a rejoint son alma mater en tant que coordinateur, avant de s'installer en Arménie en 2019.
Depuis, il travaille à ce que le rugby trouve sa place en Arménie, comme il l'a fait dans la diaspora. Selon lui, le rugby fait partie de l’héritage arménien. « Dans nos matchs en Inde, notre cri d’équipe n’était pas “rugby” ni “Arménie”, mais “arioun” (NDLR: sang en arménien). » Il a vu le rugby comme un moyen par lequel la communauté internationale s’est soudée ; et il le voit comme un nouveau moyen d’action pour les Arméniens. C’est la raison pour laquelle, dans le cadre de son travail de terrain, il se rend dans les écoles et les universités pour attirer les jeunes vers le rugby, comme on lui a transmis.
Le (ra)patriement du sport
Le rugby est très répandu dans la diaspora, « le rugby géorgien a même été fondé par un Franco-Arménien », indique Armen, et le sport est en « phase d’investissement » en Arménie. Ce que l’équipe de volontaires investit, c’est son temps. Cela fait sept mois que les entraînements se font régulièrement dans le club des Lions d’Erevan qu’il a fondé, quelles que soient les conditions météorologiques.
“Un jour cet hiver, il n’y avait que 2 personnes à l’entraînement. J’y suis quand même allé. La semaine dernière, nous étions plus d’une vingtaine.”
Petit à petit, la dynamique prend en Arménie. L’accueil sur le terrain est favorable : institutions et public se prennent au jeu. Outre les rencontres ministérielles visant à ancrer le mouvement, les acteurs locaux se mobilisent : l’école 156 d’Ajapniak prête son terrain d’entraînement tous les dimanches et le stade Pyunik d’Erevan est mis à disposition pour le premier match de la nouvelle équipe nationale, le 23 mai prochain.
À l'international, l'initiative est également soutenue. Qu'ils soient d'anciens joueurs, comme le Français Nicolas Ancelin, ou d'anciens élèves du collège arménien de Calcutta, comme Avo Tevanian, tous contribuent au développement de la fédération. Le rôle d'Avo Tevanian est tout particulièrement à souligner, car il est devenu le principal sponsor de la fédération depuis l'Australie, où son entreprise Avopiling est basée.
Ainsi, l’engagement paye : si la fédération arménienne n’existe que depuis 2 mois, et attend la création de plus de clubs, de tournois scolaires, des partenaires, et les premiers matchs pour une reconnaissance officielle de la part de Rugby Europe, les choses prennent déjà forme sur le terrain.
La fédération entraîne les jeunes de l’école 194 et du lycée Anatole-France. Elle va officialiser et encadrer la formation d’instructeurs, en commençant par leur faire obtenir la certification L1, et organiser ses premières rencontres cette année. Un championnat de moins de 16 ans se tenant en Géorgie en septembre explique la concentration des entraînements sur la tranche d'âge 13-15 ans pour les établissements scolaires. L’équipe des Lions affrontera un club français en octobre, mais la première de ces échéances est le 23 mai prochain : elle affrontera l’équipe AEL Limassol de Chypre à Erevan.
Une première rencontre de taille, le match du 23 mai
« L'entraîneur de l’équipe AEL Limassol de Chypre nous a contactés sur les réseaux sociaux. Il nous a dit qu’il était tombé sous le charme de l’Arménie lorsqu’il avait visité le pays l’année précédente, qu’il voulait revenir et qu’il avait découvert l’existence de la fédération. Il nous a demandé si nous avions une équipe pour les affronter », raconte Armen. « Je l’ai rappelé en lui disant que c’était bon, que j’avais les 20 joueurs requis, alors que je n’en avais encore que 13. J’ai menti, j’ai pris un risque, mais maintenant, le problème est inverse : j’ai trop de joueurs qui veulent participer ! »
Cette « opportunité en or que Dieu nous a donnée » était véritablement inespérée pour une fédération qui vient de (re)commencer : elle a donné un objectif aux équipes. Cela permet d'éviter l'ornière de l'absence d'enjeu, qui n'attire ni ne retient le public et les joueurs. « Je peux entraîner les joueurs pendant des mois, mais s’ils n’affrontent personne, ils arrêteront de venir. »

Cette première échéance est donc d'envergure, pour la reconnaissance officielle, celle des pairs internationaux, mais aussi pour les jeunes. « Nous sommes un petit pays, donc même perdre un enfant, c’est énorme », dit Armen, futur papa. Il est également fier de souligner que des filles participent aux entraînements. Pour lui, le développement du rugby dans le pays permet de transmettre ce que le rugby lui a enseigné : le leadership, le respect, la discipline et la découverte du monde à travers les rencontres lors des matchs.
« C'était mon rêve de porter le maillot arménien, et grâce à l'engagement de l'équipe de la fédération, ce sera bientôt le cas. » Grâce à l’engagement de tous, des financeurs aux entraîneurs, en passant par la diaspora, le rugby arménien est donc une histoire de transmission, sur le terrain comme en dehors, et cette fibre génétique se retrouvera sur la pelouse du stade Pyunik le 23 mai prochain.
NB. Le Courrier d'Erevan est partenaire médiatique du match qui aura lieu le 23 mai au stade Pyunik FC, à Erevan.










