
Au Liban, en moins d’un mois, cinq journalistes et employés de presse ont été assassinés par l’État d’Israël. Tandis que leurs collègues continuent de couvrir le conflit dans des conditions infernales, ce triste bilan fait écho à la répression systématique de la presse à Gaza par le gouvernement Netanyahou, sous le prétexte d’appartenance à des groupes terroristes.
Par Gabrielle Delorme
La presse palestinienne et libanaise, cible préférée de Tsahal
Dans son rapport annuel publié en février 2026, le Comité Pour la Protection des Journalistes (CPJ) a recensé 129 journalistes et employés de presse tués dans le monde en 2025, dont 86, soit les deux tiers, par l’armée israélienne. Il s’agit du bilan le plus lourd depuis le début des recensements en 1992 par le CPJ. L’organisation souligne que : « L’armée israélienne a désormais commis davantage d’assassinats ciblés de membres de la presse que n’importe quelle autre armée gouvernementale à ce jour. »
Au Liban, 11 journalistes ont été pris pour cible par l’armée israélienne depuis le 7 octobre 2023, dont cinq pour le seul mois de mars 2026.
Le journaliste Mohamed Sherri, directeur des programmes politiques de la chaîne de télévision libanaise pro iranienne Al-Manar, a été tué par une frappe israélienne visant l’appartement où il résidait au cœur de Beyrouth le 18 mars 2026 au Liban. Le photojournaliste indépendant Hussain Hamood, travaillant lui aussi pour Al-Mnar, a été tué le 25 mars 2026 au Liban. Le 28 mars 2026, une seule et même frappe de drone israélien a coûté la vie au correspondant Ali Shoaib, de la chaîne Al-Manar galement, ainsi qu’à la reporter Fatima Ftouni d’al-Mayadeen et à son frère le caméraman Mohamad Ftouni.
Ces trois derniers sont morts aux côtés de deux autres civils, alors que leur véhicule était clairement identifié, confirmant une fois de plus le danger extrême encouru par ceux qui tentent d’informer le monde. La journaliste Fatima Ftouni avait d’ailleurs déjà été prise pour cible, le 25 octobre 2024, lors d’une attaque israélienne visant une maison d’hôte dans ville d’Hasbaya, au sud-est du pays, où plusieurs journalistes libanais séjournaient. Suite à la mort de trois de ces collègues et aux blessures de sept autres, la journaliste avait alors témoigné devant les caméras, micros, casque et gilet de presse, à la maison « C’était la seule arme que nous avions ».
Tuer un journaliste : un crime de guerre
L’État hébreu a tenté de justifier l’assassinat d’Ali Shoaib en le présentant comme un « terroriste » appartenant à la force d’élite al-Radwan du Hezbollah, prétendant qu’il aurait « opéré pendant des années sous le couvert du journalisme ». Ali Shoaib était pourtant une figure connue dans le paysage médiatique libanais, ayant couvert tous les conflits opposant le Hezbollah à Israël depuis le début des années 2000.
La seule « preuve » fournie dans un premier temps par l’armée israélienne – une image du journaliste en treillis militaire – était un faux, fabriqué avec Photoshop : l’armée israélienne elle-même l’a admis auprès de la chaîne américaine Fox News. Des experts de l’ONU ont, de leur côté, appelé à une enquête internationale sur la mort de ces trois journalistes, en estimant qu’Israël n’avait pas fourni de « preuves crédibles » sur le lien présumé avec des groupes armés.
« Nous dénonçons fermement ce qui devient une pratique courante et dangereuse d’Israël de prendre pour cible et tuer des journalistes, et d’alléguer ensuite, sans fournir de preuves crédibles, leur lien avec des groupes armés », ont déclaré ces experts dans un communiqué. Cette rhétorique israélienne n’est en effet pas nouvelle selon la Commission Nationale des Droits de l’Homme au Liban, qui a déposé une plainte suite à la dernière attaque. Elle le martèle dans un communiqué : « Retirer aux journalistes leur statut de civils ou leur attribuer des accusations de terrorisme pour justifier leur ciblage constitue une prolongation de la politique de génocide menée par l’occupant à Gaza, qui a tué des centaines de journalistes sous des prétextes similaires. » Rappelons que la guerre de Gaza menée depuis 2023 représente le conflit le plus meurtrier pour les journalistes au XXIe siècle : à ce jour, le site Stop murdering journalists dénombre 318 journalistes et professionnels de la presse assassinées par Israël à Gaza depuis le 7 octobre 2023.
« Quand bien même ces journalistes seraient liés d’une manière ou d’une autre au Hamas ou au Hezbollah, cela ne donne pas le droit de les tuer, en droit international ça n’existe pas », rappelait Jack Dion, ancien directeur adjoint de Marianne, à l’Agence Médias Palestine le 30 mars dernier.
Selon les experts mandatés par l’ONU chargé de l’enquête sur la mort des 3 journalistes, travailler comme journaliste pour un média lié à un groupe armé ne constitue pas une participation directe aux hostilités au regard du DIH. Le Droit International Humanitaire (DIH) protège les journalistes au même titre que les civils. Selon le Comité International de la Croix-Rouge (CICR), « le fait de diriger intentionnellement une attaque contre des civils (ne participant pas directement aux hostilités) est considéré comme un crime de guerre ». Le ministre de l’Information libanais, Paul Morcos, a d’ailleurs qualifié ainsi les meurtres de journalistes libanais de « crimes de guerre délibérés et caractérisés contre les médias ».
Une suspicion généralisée à l’égard des journalistes
Le quotidien libanais L’Orient-Le Jour appelle à un sursaut pour défendre la liberté de la presse : « Après Gaza, nous devons tout faire, avant qu’il ne soit trop tard, pour que le Liban ne devienne pas un autre tombeau pour l’information ». Ce cri d'alarme intervient alors que l’armée israélienne poursuit son invasion du Liban-Sud, détruisant les infrastructures et les ponts reliant le Sud au reste du pays, tandis que les bombardements dans le reste du pays continuent.
Dans cette guerre où l’image et le récit sont des armes, prendre pour cible des journalistes revient à faire disparaître les témoins de l’histoire qui est en train de se dérouler. La directrice éditoriale de Reporters sans Frontières (RSF) a alerté, le samedi 28 mars 2026 sur France Info : « On craint que la région ne devienne un terrain impossible pour les journalistes et, à terme, une zone sur laquelle on ne peut plus être pleinement informé », à l'instar de la bande de Gaza, toujours interdite à la presse internationale.
Comme le souligne Jonathan Dagher, responsable du bureau Moyen-Orient de Reporters sans frontières : « Les journalistes ne sont pas des armes de guerre : ils doivent pouvoir faire leur travail en toute liberté et en pleine sécurité. ». Or, au Liban, non seulement l’exercice du métier est extrêmement périlleux, mais l'étau se resserre sur eux sur le terrain. Les reporters sont en effet soumis aux contraintes d'accès qui dépendent des autorisations officielles du gouvernement et de l'armée libanaise, mais aussi des permis imposés par le Hezbollah dans les zones qu'il contrôle, notamment autour de Marjayoun, Qlayaa et Rachaya el-Foukhar, dans le sud du pays. Ils se retrouvent enfin souvent dans une position intenable du fait de la suspicion généralisée qu’ils subissent. Arthur Sarradin, correspondant à Beyrouth pour Libération et Radio France, le résume parfaitement : « Le Hezbollah (nous) accuse (…) de donner des informations à l'armée israélienne, et les gens pensent qu'on donne des informations au Hezbollah ».
Être journaliste et civil dans un pays en guerre:
Dans ce contexte, le reporter ne se contente pas de couvrir le drame : il le subit. En tant que civils, les journalistes comptent parmi le million de déplacés libanais. Ils ont, eux aussi, dû abandonner leur foyer précipitamment, emportant l’essentiel et délaissant leurs vies sur place. Cet exil forcé les éloigne aussi de leurs lieux de travail, fragilise les liens physiques avec leurs rédactions et les rend dépendants d'une communication en ligne précaire, rythmée par les coupures d'électricité qui menacent l'autonomie de leurs outils de travail.
Être journaliste au Liban, c'est également faire face à une menace d'une dualité perverse. Le journaliste est visé deux fois : d'abord comme civil exposé aux frappes aveugles, puis comme témoin gênant. Se rendre sur les lieux d’un bombardement pour informer, c'est courir le risque d'être fauché par des "frappes doubles" visant délibérément les secouristes et la presse arrivés sur place.










