
Alors que l'Arménie cherche à diversifier ses partenariats tout en demeurant prise entre les influences russe, turque et occidentale, son environnement géopolitique apparaît plus incertain que jamais. Le Courrier d'Erevan s'entretient avec Tigrane Yégavian, enseignant à l'Université internationale Schiller et à l'École d'ingénieurs du numérique, ainsi que membre du comité de rédaction de la revue Conflits. Rare spécialiste de l'Arménie, il offre une analyse qui permet de revenir sur les marges de manœuvre dont dispose Erevan face à Moscou, Bakou et Ankara, mais également sur l'évolution de ses relations avec l'Ukraine et l'Union européenne. Il analyse les recompositions à l'œuvre dans le Caucase du Sud et s'interroge sur la capacité de l'Arménie à passer du statut d'objet des rivalités régionales à celui d'acteur à part entière de son environnement stratégique.
Propos recueillis par Francesco Radicioli Chini
Courrier d'Erevan (CE) : Il serait cohérent de commencer, d'emblée, par votre appréciation personnelle de l'état des lieux de l'Arménie sur le plan géopolitique. On dit qu'elle est évidemment à mi-chemin entre la Russie et l'Union européenne, qu'elle tâche de normaliser ses relations avec ses grands voisins oriental et occidental et qu'elle reste néanmoins un îlot de stabilité et de démocratie dans une région marquée par des régimes autoritaires, d'autres qui se durcissent davantage et d'autres enrayés dans la guerre. Est-il à votre avis possible d'aller au-delà de ces considérations terre à terre ? Quelle est votre appréciation personnelle de l'Arménie à l'heure actuelle ?
Tigrane Yégavian (TY) : Pour répondre à cette question, il faut d'abord comprendre que l'Arménie dispose d'assez peu de marge de manœuvre. Elle se trouve dans une situation délicate : elle ne peut pas rompre avec la Russie tout en cherchant, dans le même temps, à diversifier sa politique étrangère. On comprend cette volonté de diversification, car la Russie, affaiblie, multiplie les mesures de rétorsion économique — les restrictions sanitaires que Moscou a imposées ces derniers mois sur les produits laitiers et agricoles arméniens en sont l'illustration la plus récente —, et l'Arménie doit impérativement compenser ce manque à gagner.
Contrairement à certains pays des Balkans occidentaux — l'Albanie, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine ou la Macédoine du Nord —, où l'intégration européenne structure le débat électoral, Nikol Pachinian n'a pas été élu sur un programme géopolitique. Certes, le Parlement arménien a adopté en février 2025, en première lecture, une loi ouvrant la voie à une demande d'adhésion à l'Union européenne, mais aucun dossier de candidature n'a, à ce jour, été officiellement déposé à Bruxelles.
Compte tenu de l'enclavement du pays — sans frontière ouverte avec l'Union, coincé entre une Turquie hostile et une Géorgie elle-même engagée dans une dérive autoritaire —, il y a fort à parier qu'à moyen ou long terme, l'adhésion pleine et entière de l'Arménie à l'Union européenne demeure un horizon largement utopique, même si le récent rapprochement institutionnel change la donne sur le plan symbolique.
CE : Qu'en est-il des relations avec la Russie à l'heure actuelle ? Stagnent-elles ou évoluent-elles d'une manière que l'on peinerait à voir ?
TY : Comme je l'ai évoqué, ces relations sont structurellement asymétriques. La Russie est fortement déstabilisée par la guerre en Ukraine, et cet affaiblissement se répercute du côté arménien par la baisse des transferts d'argent envoyés par les travailleurs saisonniers vers leurs foyers, ce qui précarise des ménages déjà très démunis. Une Russie affaiblie, et donc plus nerveuse, pourrait aussi être tentée de traiter davantage l'Arménie en vassal qu'en partenaire souverain : les campagnes de désinformation russes visant l'opinion publique arménienne, dénoncées à plusieurs reprises par Erevan, en particulier durant la récente séquence électorale, en sont un symptôme. Malheureusement, l'Arménie manque de leviers de pression sur Moscou, alors que Moscou en conserve plusieurs sur elle : la base militaire russe de Gyumri, la dépendance énergétique, le contrôle partiel d'infrastructures stratégiques arméniennes, ou encore le poids de la diaspora arménienne établie en Russie. Quand un pays se trouve dans une position aussi défavorable, il n'a d'autre choix que de préserver un équilibre, aussi précaire soit-il, plutôt que de rompre brutalement.
CE : L'on a presque toujours tendance à négliger les relations arméno-ukrainiennes, alors que tout a basculé depuis 2022 ? Quel bilan faites-vous des relations entre Kyiv et Erevan ?
TY : Je regrette que les relations ukraino-arméniennes relèvent d'un gâchis. Après la Russie et la France, l'Ukraine accueille la troisième diaspora arménienne d'Europe, avec quelque 100 000 Ukrainiens d'origine arménienne. Arsen Avakov, ministre de l'Intérieur de 2014 à 2021 et longtemps l'un des hommes les plus puissants d'Ukraine, comme exemple le plus visible côté gouvernemental ; et, côté militaire, l'estimation de 15 000 à 25 000 combattants de citoyenneté ou d'origine arménienne dans les forces ukrainiennes, dont une partie s'est structurée depuis l'automne 2022 au sein de la confrérie informelle Némésis. Ces personnes seraient d'une grande utilité pour l'Arménie, notamment dans le domaine de la défense, puisque certaines d'entre elles se battent aujourd'hui sur le front et pourraient demain transmettre leur expertise. Erevan, cependant, n'a jamais su, ou pu, canaliser l'apport de cette diaspora.
Rappelons qu'en 2014, l'Arménie de Serge Sarkissian avait soutenu la Russie lors de l'annexion de la Crimée, tandis que l'Azerbaïdjan avait apporté son soutien à l'Ukraine au nom du respect de l'intégrité territoriale et des frontières internationalement reconnues. Lorsque la guerre a éclaté en 2020, Kyiv soutenait Bakou, qui fournit à son tour des hydrocarbures à l'Ukraine depuis 2022.
Le potentiel est réel, mais largement inexploité. Kyiv et Erevan ont toutefois franchi une étape symbolique en mai 2026, lorsque Volodymyr Zelensky s'est rendu à Erevan à l'occasion du sommet de la Communauté politique européenne — une première pour l'Arménie, qui accueillait ce jour-là des dirigeants aussi divers que le Britannique Keir Starmer ou le Canadien Mark Carney. Ce déplacement, que Moscou a vivement dénoncé en convoquant l'ambassadeur ukrainien, a permis une rencontre bilatérale entre les deux chefs d'État en marge du sommet.
Le dialogue s'est poursuivi depuis : les deux dirigeants se sont à nouveau entretenus par téléphone le 12 août dernier pour, selon les mots de Zelensky, identifier de nouvelles priorités de coopération bilatérale, dans une relation qu'il a qualifiée de « de plus en plus constructive ». Mais ces gestes demeurent, pour l'heure, avant tout diplomatiques et symboliques : aucun accord commercial, militaire ou migratoire d'ampleur n'a été rendu public, et l'Arménie continue de se garder de toute implication qui l'exposerait frontalement à Moscou. Le véritable potentiel inexploité reste humain : les dizaines de milliers d'Arméniens d'Ukraine, dont une partie combat aujourd'hui sur le front, pourraient à terme transférer vers l'Arménie une expertise militaire et technologique — notamment dans le domaine des drones — dont Erevan a cruellement besoin depuis sa défaite de 2020.
CE : En revenant sur les relations entre l'Arménie et ses deux puissants voisins à l'Ouest et à l'Est, quelle appréciation avez-vous ?
TY : Concernant les relations avec Bakou, il est indéniable qu'Erevan ait beaucoup perdu. Paradoxalement, la Turquie souhaiterait régler le différend hérité de l'Artsakh et normaliser pleinement ses relations avec l'Arménie, mais ses tentatives se sont heurtées à un très puissant lobbying azerbaïdjanais à Ankara.
Aussi autoritaires et oligarchiques soient-elles, les élites politiques azerbaïdjanaises se distinguent par une compétence considérable. Qui plus est, le pouvoir en place à Bakou pourrait avoir intérêt à entretenir, à l'avenir, une nouvelle hostilité envers l'Arménie.
Admettons que des voix s'élèvent pour contester le pouvoir en place : le régime pourrait alors se servir du facteur arménien comme d'un bouc émissaire commode pour acheter la paix sociale, d'autant que le niveau de vie moyen en Azerbaïdjan reste inférieur à celui de l'Arménien moyen. L'eau pourrait bien être le prochain sujet à même de raviver les braises : l'Azerbaïdjan subit un stress hydrique très fort, un dossier à suivre de près dans les mois et les années à venir, alors que l'Arménie, en dépit d'un réseau hydraulique vétuste, y est moins exposée. L'Artsakh, avec le réservoir de Sarsang, fait aussi figure de château d'eau régional.
CE : L'on dit très souvent que le Caucase, pendant la guerre en Iran, était le seul couloir entre l'Asie centrale et orientale et l'Europe. Comment l'Arménie interagit-elle avec ses voisins pour que la région soit un havre ?
TY : Tacitement, les trois pays du Caucase du Sud partagent la même inquiétude face aux troubles au Moyen-Orient : tous redoutent un débordement de la guerre irano-israélienne dans la région et sont soucieux de préserver la stabilité régionale. Il faut aussi prêter attention à l'Iran et à ses interactions avec le Caucase du Sud. Téhéran conserve un logiciel impérial particulier, car la Perse fut maîtresse du Caucase jusqu'au XIXe siècle, avant de s'y heurter à la Russie qui avançait depuis le nord. N'oublions pas non plus qu'Israël et l'Azerbaïdjan entretiennent des liens très étroits, en raison de l'ancienne et nombreuse communauté juive du pays et d'une coopération militaire poussée, Israël disposant d'une présence sur le sol azerbaïdjanais pour surveiller l'Iran. Dans cette géopolitique néo-impériale, l'Arménie demeure un objet et non un sujet à proprement parler. La guerre de 2020 a montré à quel point Erevan n'est qu'une pièce sur l'échiquier de la rivalité russo-turque, dont le théâtre libyen offre un cas d'école comparable.
CE : Ces dernières semaines, un projet de loi a été déposé au parlement israélien pour que l'État hébreu reconnaisse le génocide arménien. Comment analysez-vous ce projet législatif ?
TY : Je considère que cette manœuvre relève d'un cynisme atteignant un degré paroxystique. Rappelons les faits : le 28 juin dernier, le gouvernement israélien a voté en faveur d'une résolution reconnaissant, « par devoir moral et historique », le génocide arménien, portée par le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar. Le texte devait ensuite être soumis au vote de la Knesset, ce qui aurait constitué une première historique. Mais, dans les jours qui ont suivi, son examen a été gelé sous la pression de Bakou : l'ambassadeur azerbaïdjanais a quitté Israël, des responsables de la communauté juive d'Azerbaïdjan ont adressé des lettres aux parlementaires israéliens, et le projet a finalement été mis de côté avant même d'être soumis au vote — comme cela s'était déjà produit à plusieurs reprises depuis vingt ans, ce type d'initiative resurgissant tous les deux ou trois ans, en général à l'initiative de parlementaires de l'opposition, avant d'être systématiquement enterré.
Le gouvernement israélien n'a pas d'empathie particulière pour la cause arménienne : la reconnaissance ou la non-reconnaissance de cet événement historique n'est qu'une carte parmi d'autres dans la confrontation qui oppose Ankara et Tel-Aviv pour l'hégémonie régionale, sur fond de guerre génocidaire à Gaza et de mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale visant Benjamin Netanyahou — la Turquie, d'ailleurs, a immédiatement dénoncé une « manœuvre politique ».
Notons, non sans ironie, que l'Arménie officielle elle-même s'est distanciée de cette initiative, refusant de voir la mémoire du génocide instrumentalisée contre la Turquie.
Mais au-delà de ce ballet diplomatique, une question me paraît plus urgente : à quoi sert la reconnaissance solennelle d'un génocide vieux de plus d'un siècle si l'on est incapable de protéger, aujourd'hui, la petite communauté arménienne de Jérusalem ? Depuis 2021, le Patriarcat arménien est engagé dans un conflit foncier autour du « Jardin des vaches », une parcelle du Quartier arménien louée à un promoteur immobilier, Xana Gardens, pour un projet hôtelier contesté par l'ensemble de la communauté. En avril 2024, une opération d'expulsion menée avec l'appui de la police israélienne a donné lieu à des scènes de violence contre des clercs et des habitants arméniens. Depuis, les responsables de la communauté arménienne de la Ville sainte font état d'actes de vandalisme « devenus presque quotidiens », imputés à des groupes de colons radicaux, sans que les autorités israéliennes n'apportent de réponse à la hauteur. Ce contraste entre la solennité des débats parlementaires sur un crime du passé et l'indifférence relative face aux intimidations que subit, au présent, l'une des plus anciennes communautés chrétiennes de Jérusalem, en dit long sur l'instrumentalisation dont la mémoire arménienne continue de faire l'objet.
CE : Revenons en Europe. Nous avons tous été témoins du rapprochement entre l'Union européenne et l'Arménie et nous pouvons nous interroger sur les causes derrière ces liens qui se resserrent. Un observateur attentionné aura sûrement remarqué que la diplomatie européenne a été plutôt absente, que ce soit au Caucase ou en Asie centrale, alors que les pays qui forment ces régions existent et sont des acteurs à part entière, voire des partenaires essentiels à l'heure où la géopolitique mondiale se recompose.
TY : Avant de répondre directement à votre question, je rappelle que la Turquie demeure un acteur incontournable de la diplomatie européenne, ne serait-ce qu'en tant que membre de l'OTAN, et que Bruxelles ne cessera jamais de ménager l'Azerbaïdjan pour ses hydrocarbures, d'autant plus que l'Union cherche à diversifier ses fournisseurs d'énergie loin de la Russie. Dans ce contexte, l'Arménie, en tant que telle, ne pèse pas lourd.
Cela dit, le mois de mai 2026 a marqué une véritable rupture de perception. Erevan a accueilli le sommet de la Communauté politique européenne, une grand-messe qui a vu converger vers l'Arménie des dirigeants aussi divers que le Britannique Keir Starmer, le Canadien Mark Carney ou l'Ukrainien Volodymyr Zelensky — du jamais vu pour un pays du Caucase du Sud. Dans la foulée, Emmanuel Macron a effectué une visite d'État à Erevan, au cours de laquelle a été signé un partenariat stratégique franco-arménien portant notamment sur la défense — formation et équipement des forces arméniennes par des instructeurs français —, tandis que l'Agence française de développement annonçait avoir doublé, depuis 2023, son portefeuille de prêts et de dons en Arménie, désormais supérieur à 800 millions d'euros. Le même mois s'est tenu le tout premier sommet UE-Arménie, consacré à la connectivité numérique, à la sécurité des frontières avec l'appui de Frontex, et à plusieurs projets d'infrastructure.
Faut-il pour autant y voir un intérêt européen désintéressé et durable pour l'Arménie ? J'en doute. Cette séquence sert aussi, sinon surtout, des agendas nationaux : pour Paris, réaffirmer une politique étrangère indépendante et se poser en protecteur historique des chrétiens d'Orient ; pour Londres et Ottawa, afficher par ricochet leur soutien à l'Ukraine ; pour Bruxelles, montrer qu'elle n'a pas totalement déserté le Caucase du Sud face à la Russie et à la Chine. L'Arménie y gagne une vitrine diplomatique précieuse et des financements bienvenus, mais elle demeure, dans cette recomposition, davantage le théâtre où se rejouent des rivalités qui la dépassent qu'un partenaire dont l'intérêt propre serait la priorité.










