
Le secteur des affaires arménien parlait français fin février, lors de la visite du MEDEF international, en mission dans le Caucase. Ce n’était pas la première fois que le groupement d’entreprises françaises se rendait dans la région, mais c’était bien pour la première fois qu’il se déplaçait en Arménie. Cette démarche s’est réalisée sur demande de ses membres, qui identifient le pays en pleines réformes politiques comme un nouveau marché. Un signal fort pour les relations bilatérales entre la France et l'Arménie. Géraldine Lemblé, directrice générale adjointe de MEDEF International, a accepté de partager avec la rédaction du Courrier d'Erevan quelques réflexions sur le sujet
Par Camille Ramecourt
Un nouveau marché qui apparaît et se stabilise sur les radars d’affaires français
Si l’Arménie, par cette première visite du MEDEF international, devient à proprement parler un “nouveau marché” à part entière, ses opportunités n’ont pas échappé à des entreprises françaises depuis son indépendance. Veolia Eau, Pernod Ricard, Egis, Richel sont implantés dans le pays depuis de nombreuses années déjà, et voient avec plaisir -ou compétition- les possibles nouveaux arrivants.
A la suite de ces “pionniers”, leurs collègues potentiels ont été intéressés par un nouvel environnement politique, économique, par les réformes récentes du pays, ainsi que par les visites du Premier ministre arménien et de son vice-premier ministre à Paris au cours des deux dernières années, indique Géraldine Lemblé. Cette relation est par ailleurs bien ancrée, le MEDEF international recevant des personnalités arméniennes depuis 1996.
De plus, un “pipeline” de projets d’entreprises françaises en lien avec les institutions financières internationales existait déjà dans le pays, et la Trump Road, même si sa structuration n’est pas encore claire, laisse espérer des enjeux stratégiques à moyen et long terme.
Alors, les récentes accélérations dans la politique arménienne, notamment en matière d’ouverture sur l’Europe et de rééquilibrage de ses partenariats économiques, ont donné l’impulsion et un appétit aux entreprises françaises, malgré un contexte régional incertain. Ce contexte n’est même pas au désavantage complet de l’Arménie, qui, en plus de ses facteurs compétitifs intrinsèques, bénéficie de la redirection d’une partie des flux auparavant destinés à l’Azerbaïdjan. “A l’époque on ne voyait pas d’espace pour une relation économique, mais la tectonique des plaques dans le Caucase a vraiment bougé depuis”.
Tous ces signaux ont abouti à la demande du secteur privé de découvrir ce nouveau marché, demande à laquelle le MEDEF international fut réceptif. “Le but est de prendre la température et de voir quelles sont les opportunités”.
Une délégation qui veut tisser une toile privée et publique
Les membres de la délégation étaient majoritairement des représentants des secteurs de l'ingénierie, des infrastructures, des transports, de l’énergie, de la logistique. Pour ces entreprises, en coopération constante avec les acteurs publics, ce qui détermine et déterminera si elles se positionnent ou non sur le marché arménien, ce sont “les critères de passation de marché”, souligne Mme Lemblé. Leur positionnement, ainsi largement à cheval entre public et privé, implique une intervention gouvernementale à un moment ou à un autre du processus et donc rend ce critère primordial en matière de décision d’investissement.
La prégnance du public dans les opérations des secteurs représentés dans la délégation renforce l’importance des multiples rencontres publiques effectuées lors du séjour ; premier ministre, vice-premier ministre, sous-ministres de l’administration territoriale et des infrastructures, maire d’Erevan, accompagnées de celles des bailleurs français et internationaux.
L’orientation Business-To-Government est d’autant plus positive que les entreprises françaises se positionnent lorsque c’est la qualité de l’offre qui compte davantage que l’aspect de compétition par les prix.
“On est compétitif sur la qualité de l’offre que l’on apporte, pas seulement sur le projet en tant que tel, mais sur toute la durée de vie du projet. Le capital qui est investi, plus tout ce qui est opérationnel par la suite” : formation, création d’emploi, maintenance, implantation locale, et passation de l’infrastructure. Car les entreprises françaises sont “très locales”, ce qui pousse à prendre en compte la dimension “socio-économique” quand on les considère, développe Géraldine Lemblé.
Mme Lemblé prendra notamment l’exemple de l’entreprise Ragni, présente dans la délégation, spécialisée dans l’éclairage public solaire et connecté. L’éclairage public occupant un poste important dans les dépenses des collectivités, c’est un levier déjà couramment utilisé en France pour aider les communes à faire des économies, et à agir pour la transition énergétique. Cet exemple laisse ainsi, de ce fait, apercevoir un possible accompagnement du pays dans ce domaine.
Mais la délégation n'a pas fait que rencontrer des partenaires publics, car il faut un partenaire local privé afin de répondre aux appels d’offres publics, donc les relations business-to-business sont prioritaires à court terme.
“On essaie de rencontrer un maximum de partenaires locaux pour que les entreprises puissent tisser leur fil : nous on ouvre les portes”.
Prospects et secteurs
Des “nombreux bébés” qu’attend Armen Mnatzakanian, président de la CCIFA, de ce “mariage”, il n’y a pas encore d'échographie. “On ne sait même pas s’il y a eu fécondation”, reprendra Géraldine Lemblé, mais il y a des prospects, dont on verra s’il y a aboutissement d’ici à la visite du Président français en mai prochain. Les deux délégations étaient à l'écoute, il y a eu beaucoup de dialogue, et une “dynamique business avec volonté d’ouverture qu’on ne ressentait pas il y a quelque temps”.
Toutefois, l’Arménie reste dans une phase de transition, compte tenu de tout ce qui se passe dans la région, la guerre en Iran ayant commencé au lendemain du retour de la délégation, et même au sein du pays, avec les élections de juin. Mais, dans tous les cas, “c’est un nouveau marché qui s’ouvre”, conclut Géraldine Lemblé.
Dans les secteurs arméniens porteurs, l’informatique et les nouvelles technologies, le savoir-faire technique hérité de l’URSS émergent par de nombreux investissements avec une très forte valeur ajoutée. Cela est important comme secteur en tant que tel, mais aussi comme support traversant toutes les autres sphères de l’économie moderne.
Ainsi, l’attractivité arménienne pour les affaires semble bien actée, d’autant plus que la question qui clôt notre entretien avec la directrice adjointe du MEDEF international ne porte pas sur l’intérêt des entreprises à investir en Arménie, mais sur s’il y aura suffisamment de main-d’œuvre pour leur développement.
Les jeunes, très bien formés à l’UFAR et dans les autres universités du pays, seront-ils assez nombreux ? Est-ce qu’un mouvement à plus grande échelle de la diaspora viendra pallier leur manque dans le cas où ils ne le seraient pas ? Ce qui est sûr c’est que ce facteur, aussi décisif que le climat des affaires, les documents sécurisés, l’avancée technologique, sera au cœur de la tectonique des plaques internes que connaîtra l'économie arménienne dans les années à venir.









