
Des millénaires d’activité humaine sur la terre d’Arménie ont laissé après eux des pierres en nombre, en masse et en variété. Aujourd’hui, que faire ? Comment s’y reconnaître (ou pas) et quoi y comprendre ? Sous la forme d’une série d’articles, il s’agit de déambuler, de ruines en édifices, pour interroger l’Arménie par ses pierres. Resteront-elles muettes?
Le Courrier d'Erevan continue sa série d’articles pour raconter, dans le silence des pierres, une autre histoire de l’Arménie. Un épisode chaque vendredi.
En Arménie, comme ailleurs mais peut-être plus qu’ailleurs, on confie aux pierres la mémoire en dépôt. On leur assigne une tâche : témoigner. Elles ont force et fonction de preuve. Dire qu’ici, en des temps très anciens, il y avait déjà les Arméniens. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’elles échouent dans leur mission ?
Par Marius Heinisch
Les pierres parlent, trop
Qu’arrive-t-il quand, détruites, ou pire, transfigurées, les pierres trahissent la confiance qu’on a placée en elles ? Pouvoir ambigu de la pierre qui peut, malgré sa solidité minérale, subir la destruction et la défiguration. L’histoire s’écrit mais se réécrit dans les pierres. Et il suffit d’en perdre une seule pour jeter l’ombre du soupçon sur toutes les autres. Comment confier encore aux pierres ce qu’elles risquent de perdre ? Quelle part de soi perd-on en perdant ses pierres, et quelle part peut-on espérer reprendre, arracher à l’oubli ?
Il n’y a plus, ou presque, d’Arméniens en Anatolie. Ceux qui peuplaient le plateau en ont été si brutalement chassés que l’importance de leur peuplement pourrait être difficile à croire. Elites urbaines de Constantinople, pêcheurs au bord de la mer Noire, villageois dans l’Anatolie profonde… Les Arméniens ont le voyage facile, s’adaptent à tout. Et leur existence en un lieu laisse des traces minérales. Majoritaires nulle part mais installés partout, ils ont signé leur présence d’églises et signalé leurs morts de croix. Mais hormis sur les bords de leurs lacs de Van et de Sevan, ils ne sont jamais les plus nombreux. Leur répartition archipélique empêche la formation d’un Etat : les Arméniens vivent sous la loi des autres.
Peuplement arménien en Anatolie avant 1915
C’est donc sûrement parce qu’ils parlaient, et trop, que les autorités ottomanes ont poussé l’éradication du peuple arménien jusque dans ses édifices. Ces pierres arméniennes d’Anatolie, largement détruites pendant le génocide, criaient trop fort l’histoire d’un peuple, son importance, à quel point il s’était mêlé à la grande histoire ottomane. Vidées de ses Arméniens, les pierres arméniennes en devenaient presque plus dangereuses encore : d’un bout à l’autre de l’Anatolie, elles auraient suggéré l’image d’un peuple immense et vaste, plus immense et vaste encore qu’il ne l’était réellement. Alors les Jeunes Turcs ont redoublé d’efforts. La République turque, si elle devait se fonder, devait se fonder sur l’oubli de ce qui a eu lieu. Et ce qui a eu lieu, c’est la destruction : plusieurs milliers d’églises, plusieurs centaines de monastères. Si les Arméniens revenaient, ils ne devraient plus pouvoir le faire en arménien.
Restes de l’église d’Ani, à l’est de l’Anatolie
Comment comprendre, alors, la rénovation, au début des années 2000 et aux frais du gouvernement turc, de l’Eglise d’Akhtamar, sur le lac de Van, vidé de ses Arméniens ? Oeuvre de repentance ? Tout au contraire, le lieu, au nom turcisé d’Ardamar, n’est autorisé à célébrer le culte chrétien qu’une fois l’an, et ne fait figurer, nulle part, de mention de son origine arménienne. L’édifice s’en trouve purgé de son élément arménien et réduit à une manifestation sans peuple et sans histoire du “christianisme” en Turquie.
Car dans le même temps, l’Azerbaïdjan, allié de la Turquie, s’employait, dans “son” exclave du Nakhitchevan, à liquider le patrimoine laissé là-bas par des siècles de présence arménienne. Entre 1998 et 2005, Bakou, à qui la province a été offerte par l’URSS dans un geste d’ouverture vis-à-vis de la Turquie, rase tout. La nécropole de Djoulfa, ses milliers de khatchkars, ses milliers de tombes, est réduite à néant le temps d’un jour et d’une nuit.
Soldats azéris affairés à la destruction de Djoulfa
Le Nakhitchevan, plaque tournante du commerce mondial au XVIe siècle, reliait les cités italiennes à l’extrême orient. Elle est meurtrie une première fois en 1604-1605 lorsque le Shah d’Iran Abbas II déporte ses habitants pour développer Ispahan… où ces derniers reconstruisent Djoulfa à l’identique. Puis une seconde fois en 1904, lorsque, pour faire passer le chemin de fer Tabriz-Erevan-Bakou, le Tsar détruit une partie de la nécropole originelle. En la rasant au bulldozer en 2005, les Azéris achèvent une histoire commencée bien avant eux. S’y trouve maintenant une base militaire de l’Azerbaïdjan. Au monastère de Geghard en Arménie sont disposées, au bord du chemin central, des répliques de khatchkars détruits à Djoulfa.