
Ils sont sur les routes du Syunik et dans les ruelles de Gyumri, sur les marchés des monastères et aux abords des marchés d'Erevan. Les chiens errants font partie du paysage arménien au point d'en être devenus invisibles pour beaucoup. Pourtant, leur présence massive soulève des questions de santé publique, de sécurité et de bien-être animal auxquelles l'État peine à apporter une réponse cohérente. Le Courrier d'Erevan revient, une fois de plus, sur ce problème, qui est loin d'être résolu.
Par Rimski Bordes (texte et photos)
Des centaines de milliers d'animaux sans statut
Il n'existe pas de recensement officiel fiable. Les estimations les plus courantes évoquent plusieurs dizaines de milliers de chiens errants sur l'ensemble du territoire arménien. Ce qui frappe d'emblée, ce n'est pas tant leur nombre mais leur présence dans des zones où on ne les attendrait pas : à flanc de montagne dans le Syunik, sur les nationales désertes du Lori, dans les villages reculés de Tavush où le prochain hameau est à vingt kilomètres. Dans le sud du pays, aux abords de Kapan ou de Goris, des meutes bien structurées longent les routes de montagne, traversent les cols, s'installent aux terrasses des stations-service. Certains animaux semblent en bonne condition. D'autres portent les marques d'une vie difficile : blessures, gale, maigreur marquée. Tous partagent cette même familiarité pragmatique avec les humains : ni craintifs, ni agressifs par défaut. Juste présents.

Les racines d'un problème structurel
La situation actuelle trouve ses origines dans plusieurs dynamiques qui se renforcent mutuellement. L'effondrement soviétique a constitué le premier choc. La décennie de chaos qui a suivi 1991, aggravée en Arménie par le séisme de 1988, la guerre du Karabakh et un blocus économique sévère, a conduit de nombreuses familles à abandonner leurs animaux par nécessité. Une vague d'abandons qui n'a jamais été enrayée.
À cela s'est ajoutée l'absence quasi totale de politique nationale de stérilisation. Une chienne peut donner deux portées par an, avec en moyenne six chiots par portée. Sans programme à grande échelle pour contrôler la reproduction, la dynamique est mécaniquement exponentielle. Pendant des décennies, ni les municipalités ni le gouvernement central n'ont mis en place de dispositif systématique.

Le réseau de refuges, lui, reste embryonnaire. Les rares structures qui existent fonctionnent grâce à des bénévoles et des financements privés, souvent internationaux. Elles ne peuvent absorber qu'une fraction infime des besoins réels.
Pourquoi la situation n'évolue-t-elle pas ?
L'Arménie sort d'une décennie particulièrement éprouvante sur le plan politique et sécuritaire. La guerre de 2020, puis la chute du Haut-Karabakh en 2023 et l'afflux de réfugiés qui s'en est suivi ont logiquement monopolisé l'attention et les ressources de l'État. Dans ce contexte, la gestion de la faune urbaine et rurale reste une priorité de second rang.
Il faut aussi mentionner les difficultés culturelles et politiques autour des méthodes de gestion. Les campagnes d'abattage menées par certaines municipalités dans les années 2000 ont suscité des réactions vives, tant en Arménie qu'à l'international. Elles n'ont par ailleurs pas produit de résultats durables : les populations se reconstituent rapidement lorsque les conditions environnementales ne changent pas.
Face à l'euthanasie de masse, de plus en plus contestée, et aux méthodes alternatives qui demandent des investissements et une organisation que beaucoup de communes rurales n'ont pas, la réponse par défaut reste l'inaction.
Une cohabitation informelle et ancienne
Ce qui étonne les visiteurs étrangers, c'est la relative sérénité avec laquelle la population arménienne vit avec cette réalité. Non pas indifférence, mais une forme de tolérance pratique, héritée de décennies de coexistence.
Dans les villes comme dans les villages, des meutes ont établi leurs quartiers dans des périmètres précis depuis des années. Les riverains les connaissent, à défaut de les nommer.
Ce rapport diffus, sans engagement officiel, a façonné une cohabitation qui ne relève ni de l'adoption ni du rejet. Les chiens errants arméniens occupent une catégorie sociale floue, acceptée comme un fait du paysage ordinaire.
Des risques réels
Cette normalisation ne doit pas masquer les dangers concrets que représente une population de chiens errants non vaccinés et non contrôlée.
L'Arménie figure parmi les pays où la rage canine est encore endémique. Des cas humains continuent d'être recensés. Une morsure implique un protocole de post-exposition qui, hors des grandes agglomérations, peut s'avérer difficile à suivre rapidement. Les randonneurs, cyclistes et voyageurs circulant en zone rurale sont particulièrement exposés, notamment lorsqu'ils traversent des territoires défendus par des meutes.

La sécurité routière constitue un autre enjeu souvent sous-estimé. Des chiens couchés en plein bitume sur les routes de montagne, parfois en meute entière, représentent un danger réel pour les conducteurs, surtout de nuit sur des axes non éclairés.
À ces risques s'ajoutent d'autres maladies transmissibles comme la leptospirose, ainsi que des parasites pouvant affecter à la fois les humains et les animaux domestiques des élevages avoisinants.
Quelles réponses possibles ?
Le consensus international parmi les experts en gestion des populations animales est clair depuis plusieurs années : l'abattage seul est inefficace et éthiquement de plus en plus contesté.
Les populations se reconstituent, les cycles se reproduisent. La méthode recommandée par les organisations spécialisées, dont la Société Mondiale pour la Protection des Animaux, repose sur le principe CNVR : Capturer, Neutraliser par la stérilisation, Vacciner contre la rage, et Relâcher. Appliquée de manière systématique et à grande échelle sur plusieurs années, elle permet de stabiliser puis de réduire progressivement les populations, tout en limitant les risques sanitaires.
Plusieurs ONG opèrent en Arménie selon ce modèle, avec le soutien d'organisations européennes. Des résultats locaux ont été obtenus, notamment dans certains quartiers d'Erevan. Mais ces initiatives restent insuffisantes face à l'étendue du problème national. Pour que la situation évolue durablement, les acteurs associatifs arméniens et les experts internationaux s'accordent sur plusieurs conditions : une législation nationale sur la possession responsable d'animaux, des obligations d'identification et de stérilisation pour les propriétaires, des campagnes de sensibilisation et un financement public dédié à un réseau de refuges. Autant de chantiers qui supposent une volonté politique encore absente.
Des exemples régionaux montrent que des avancées significatives sont possibles. Certaines villes de Roumanie et de Turquie ont démontré qu'une réduction substantielle des populations de chiens errants était atteignable en quelques années, à condition d'engager des ressources conséquentes et de maintenir l'effort dans la durée.
Un miroir, pas un verdict
La question des chiens errants ne se résume pas à un problème vétérinaire ou administratif.
Elle dit quelque chose de plus large sur les priorités d'une société, et sur la manière dont elle gère ce qui se passe en marge des structures officielles. Mais avant d'être un dossier politique, c'est une réalité humaine, vécue au quotidien par des générations d'Arméniens. Et cette réalité-là est bien plus nuancée que les seuls chiffres et risques sanitaires.

« Après le tremblement de terre, on avait tous perdu quelque chose. Les chiens aussi. Certains avaient eu des maîtres. On les reconnaissait à leur façon de s'approcher, doucement. On leur donnait ce qu'on pouvait. » Mariam, 74 ans, Gyumri
« Ici, il y a toujours eu des chiens autour des maisons. Mon père disait : un chien qui reste près de toi, c'est qu'il a choisi de te faire confiance. Ça compte, ça. » Vartan, 81 ans, village de la banlieue autour de Yerevan
« Je ne les touche pas, je ne les adopte pas. Mais le matin, je pose quelque chose près de la porte. C'est ma façon à moi. Chacun fait comme il peut. »Anahit, 68 ans, Erevan

Ces voix ne sont pas la politique. Elles sont ce qui existe en attendant qu'elle se décide à agir. Les solutions existent, ce qu'une politique publique cohérente pourrait apporter, c'est peut-être simplement davantage de dignité pour ces animaux, et davantage de sécurité pour les habitants. Les deux ne sont pas incompatibles.Ces chiens qui trottent le long des routes de montagne ou somnolent aux portes des monastères ont trouvé, dans les interstices d'une société qui ne les a ni vraiment adoptés ni tout à fait chassés, les ressources pour survivre.









