
Dans les quelques jours précédant le scrutin des élections parlementaires arméniennes du 7 juin prochain, les six principaux partis politiques ont été conviés à un débat le 3 juin dernier par le média CivilNet. Parmi les dix-neuf partis autorisés à se présenter par la Commission électorale, seuls six d'entre eux ont participé : le Parti de l'Alliance arménienne (dirigé par Robert Kotcharian), le Parti de la Méritocratie (dirigé par Georgen Simonian), le Parti contre Tout le Monde (dirigé par Nina Karapetian), le Parti de l'Arménie prospère (dirigé par Gagik Tsarukyan), le Contrat civil du Premier ministre sortant Nikol Pachinyan et le Parti Arménie forte (dirigé par Samvel Karapetian). Le Courrier d'Erevan revient sur les points principaux de ce débat.
Par Francesco Radicioli et Paul Van der Stegen
Modéré avec brio par Arshaluis Mghdesyan, le débat était structuré en quatre temps. Au début, les représentants ont brièvement présenté la position de leur parti. Ils ont ensuite pu poser une question à leurs homologues, répondre à celles posées par le public présent dans la salle, puis expliquer leur réaction en cas de crise politique majeure.
Malgré la multitude de sujets à aborder lors d'une élection aussi importante, le débat a essentiellement porté sur les partenaires de l’Arménie et sur l'élément azerbaïdjanais qui rend indissociables les volets interne et externe de la politique arménienne. Concernant la politique étrangère, les partis semblaient ne pas parvenir à s'entendre sur la direction que la diplomatie arménienne devait prendre.
S'adressant ouvertement aux diplomates américains présents dans la salle, l'Alliance arménienne a reproché au parti du Premier ministre de collaborer avec un régime qui « sponsorise des puissances criminelles » afin de stabiliser la région, au profit des intérêts de différentes puissances étrangères. Cette déclaration semble faire référence aux pourparlers entre les États-Unis, l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui se sont tenus à Washington le 8 août 2025 dans le cadre du TRIPP (Trump’s Route for Peace and Progress), et traduire la volonté d’Erevan de normaliser ses relations avec ses voisins turcs et azerbaïdjanais.
Le parti le plus favorable à un rapprochement avec les États européens lors de ce débat était celui de la Méritocratie. Son porte-parole, Édouard Antinian, a évoqué la nécessité d'intégrer les instances euro-atlantiques pour résoudre le dilemme arménien en matière de sécurité, faisant un parallèle avec l'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN pour se protéger davantage de la menace russe. D'une manière générale, la Russie a été souvent évoquée lors des échanges.
L’assurance de sécurité que représente la Russie est remise en question par les partis de Samvel Karapetian et de Robert Kotcharian. Si le premier considère qu'il est impossible « d'ignorer la Russie » à l'échelle régionale, le deuxième affiche une méfiance accrue envers Moscou, qui, tout en ayant des soldats déployés en Arménie, ne combattrait pas pour « des montagnes enneigées ». Cette position est également partagée par le Contrat civil, dont le porte-parole, Arsen Torosyan, rappelle que l’Arménie a toujours honoré ses engagements au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) : « Nous avons été des acteurs fiables avec la Russie », laquelle, cependant, « a vendu des armes à l’Azerbaïdjan ». Le parti Arménie prospère s'adresse également aux Européens. En affirmant que « les tentatives de Pachinyan de négocier ont légitimé la reprise des combats par Ilham Aliyev » et en rappelant que « c'était la même chose à la veille de la guerre en Ukraine », son porte-parole, Suren Suraniants, accuse la diplomatie européenne « d'avoir vendu l'Arménie pour contourner les services funéraires russes ».
Les relations avec l’Azerbaïdjan semblent être un sujet inaliénable des discussions, notamment dans le volet consacré à la gestion d’une crise majeure avec Bakou. Le modérateur a présenté aux porte-parole un scénario fictif dans lequel les autorités azerbaïdjanaises exigeraient d'Erevan des changements significatifs de sa Constitution concernant l'Artsakh, que l'Arménie a définitivement cédé à son voisin après les combats de 2023.
Durant la période de cent jours qu'il s'accorde pour mettre en œuvre de grandes réformes, le parti de Nina Karapetian estime que « la Constitution ne peut être amendée en cent jours », ce qui nécessiterait inévitablement la participation d'autres personnes. Arsen Torosian (Contrat civil) propose un référendum dépouillé de toute allusion à la guerre de l’Artsakh, en mentionnant le changement de la Constitution. La légitimité même du Contrat civil à conduire ces réformes est pourtant loin de faire l'unanimité. Nina Karapetian rappelle les nombreuses irrégularités commises par les membres du Contrat civil, irrégularités qui « mériteraient d'être portées devant la Cour européenne des droits de l'homme ».
Le parti Arménie forte rappelle que la justice n'a toujours pas tranché sur l'auteur de la mort d'une femme enceinte, renversée par une voiture lors d'un défilé du Premier ministre en plein centre d'Erevan, en 2022. Ce parti s'oppose à toute négociation ou diplomatie avec l'Azerbaïdjan, car une telle demande de la part de Bakou équivaudrait à une ingérence. Il semble également approuver la position de l'Alliance arménienne, qui considère que Nikol Pachinian est « un ami de l'Azerbaïdjan, alors que sa Constitution contient des allusions dangereuses » pour la sécurité arménienne. En effet, lors de l’indépendance azerbaïdjanaise en 1991, la nouvelle Constitution reprenait la première version parue en 1918, au cours de la brève période d'indépendance sous Mammad Amin Rasulzade, qui fait référence à un Azerbaïdjan s'étendant de la Transcaucasie orientale à la Transcaucasie méridionale. De plus, les manuels scolaires azerbaïdjanais mettent désormais en avant le concept d'« Azerbaïdjan occidental », qui correspond à l'Arménie actuelle et qui appartiendrait historiquement à l'Azerbaïdjan. Dans la même logique, Suren Sureniants invite son adversaire du Contrat civil à « arrêter de lécher les bottes d’Aliyev », l'accusant d'être au service de « services étrangers de renseignement ».
La question des réfugiés arméniens, qui résidaient autrefois dans l’Artsakh, a reçu une attention particulière de la part de Nina Karapetian, qui a diffusé dans la salle un enregistrement dans lequel Nikol Pachinian aurait accusé les Arméniens de l’Artsakh d’être des « ennemis de l’Arménie », tout en appelant à ne pas entretenir de griefs majeurs entre Arméniens et à ne pas « galvaniser la jeunesse par le nationalisme ». Le parti Arménie forte semble partager cet avis : sa porte-parole, Arega Hovsepian, déplore le sort de ses compatriotes de l’Artsakh et rappelle également que le gouvernement n’a rien fait lorsque sa maison a été brûlée par les militaires azerbaïdjanais.
Le débat, qui s'est déroulé dans la grande salle d'Ani Plaza Hotel, s'est distingué par l'absence de toute volonté d'entente entre les partis présents. Les invectives réciproques, les insinuations et les coupures de parole récurrentes laissent présager un neuvième Parlement où les débats s’annoncent houleux quant à la place de l’Arménie dans un Caucase où les rapports de force se redéfinissent et où les configurations autrefois prégnantes se recomposent à mesure que les agendas politiques arrivent à leur terme.









