Goris, ville francophone

Arménie francophone
02.06.2026

Encaissée entre les montagnes du Syunik et mieux connue pour ses grottes troglodytes, la ville de Goris est aussi, plus discrètement, un centre de la francophonie en Arménie. Rencontre avec Karmen Apunts, consule honoraire de France à Goris et figure du français dans le sud de l’Arménie.

 

Par Marius Heinisch

 

Le choix du français

Ce n’est pas d’hier que l’on parle français à Goris. Dans les rues de cette ville du Syunik, nichée entre les montagnes du sud de l’Arménie, les enseignes en alphabet arménien côtoient parfois, inopinément, quelques mots de français. A plusieurs centaines de kilomètres d’Erevan, dans une région marquée par les guerres et serrée entre l’Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan, le français occupe une place singulière.

 

À Goris, le français est enseigné dans tous les établissements scolaires. En plus du russe et de l’anglais, que tous les jeunes arméniens apprennent dès leurs premières années de scolarisation, le français s’ajoute comme deuxième ou troisième langue obligatoire. L’imposition d’un tel enseignement fabrique, année après année, des cohortes de gorisetsis francophones.

 

Car à Goris, la francophonie ne s’arrête pas au fronton des écoles. Une fois la scolarité terminée, et comme au long de celle-ci, la connaissance du français permet à ceux qui la possèdent d’intégrer le réseau local des institutions francophones. Depuis vingt ans, le Centre culturel francophone de Goris crée en 2006 grâce aux efforts communs des municipalités  de la ville de Vienne, de Goris et de la SPFA et trône au cœur de cette dynamique.  Installé au centre-ville, il accueille élèves, étudiants, enseignants, mais aussi des habitants venus assister aux projections, conférences ou rencontres littéraires qui y sont données. Le lieu est devenu, au fil des années, l’un des principaux relais de la présence française dans le sud de l’Arménie.

En 2025, cette relation s’est encore étoffée avec l’ouverture d’une agence consulaire française à Goris, que dirige Karmen Apunts, par ailleurs toujours responsable du Centre francophone. « Nous sommes un consulat honoraire », explique-t-elle. Elle s’en explique : « Nous ne délivrons pas de visas, ni n’animons la communauté française, qui ne se compose à Goris que d’une seule personne ! ». Son emploi du temps n’en est pas moins des plus chargés. « Je me rends disponible à toute heure. Ma mission excède le simple temps de présence au bureau. J’occupe un rôle de coordination au sein de la francophonie, ici, à Goris. »

 

Et si la France a choisi cette ville pour établir sa présence dans le Syunik, c’est aussi en raison des liens anciens qui unissent Goris au monde francophone. Celle-ci est jumelée depuis 1992, soit après l’indépendance de l’Arménie, avec la ville de Vienne en France. Le lien s’est progressivement tissé entre les deux collectivités, autour de la francophonie, mais pas seulement : projet de longue haleine, des volontaires viennois ont par exemple participé sur plusieurs années à la reconstruction d’une église sur les hauteurs de Goris, aujourd’hui intégralement restaurée. Et depuis trois ans, le Syunik est jumelé avec la région française d'Auvergne-Rhône-Alpes : sept villes de chaque côté. 

 

Continuer malgré la guerre

Dans le Syunik, et peut-être plus encore à Goris, logée à quelques dizaines de kilomètres de l’Artsakh, les guerres de 2020 et 2023 dans l’Artsakh ont été une réalité vécue. Comme des ombres, elles planent encore sur les conversations et dans les esprits des quelques dix mille habitants. « Pour beaucoup de gens, apprendre le français est une promesse qui ouvre la porte de la réussite.»

 


Karmen Apunts

Karmen Apunts se souvient d’une ville contrainte de poursuivre ses activités malgré la peur. Les cours continuaient, parfois dans une atmosphère pesante. Les enseignants tentaient de préserver une forme de normalité tandis que les habitants accueillaient des réfugiés affluant de l’Artsakh voisin. « Il fallait continuer », résume-t-elle.

 

Ce que peut une langue

Beaucoup de jeunes du centre entendent bien poursuivre leurs études à Erevan, où plusieurs universités (l’université d’Etat, l’université Brusov, et bien sûr l’université française) proposent des cursus dédiés au perfectionnement du français. Mais les histoires personnelles disent, peut-être mieux encore que les possibilités professionnelles, ce qu’une langue permet. « Un jeune garçon m’a dit un jour que son rêve, c’était de rencontrer Sylvain Tesson. Alors je lui ai dit de revenir le lendemain, parce qu’il allait nous rendre visite ! » raconte la Consule honoraire. Coutumier des visites en Arménie, l’écrivain français n’a pas manqué de marquer, sur son chemin, un arrêt à Goris.

 

À Goris, le français n’est plus seulement associé à la culture ou à la littérature. Il est désormais perçu comme une compétence utile pour travailler, langue véhiculaire au même titre que le russe ou l’anglais. En témoigne la place croissante prise par les échanges avec la France, via les programmes universitaires ou encore les coopérations décentralisées entre collectivités françaises et arméniennes.

 

Leur engagement rend possible l’accès à une éducation de qualité pour tous et contribue activement au développement de la francophonie.

« Cette année, en seulement 30 minutes, nous avons enregistré 170 inscriptions ainsi qu’une liste d’attente de 30 personnes, témoignant d’un fort engouement dès le début. Les cours seront organisés à partir du 8 juin et se poursuivront tout au long de la période prévue. Nous avons pu organiser des cours entièrement gratuits ainsi qu’un camp d’été grâce au précieux soutien de la ville de Vienne, de la SPFA, de l’Ambassade de France en Arménie et de l’Œuvre d’Orient, » raconte Karmen.

A travers les institutions françaises et francophones, c’est aussi le lien social qui s’affermit. Ainsi des projets, portés par le Centre francophone, tels que l’atelier de couture Taraz le Panier du Syunik qui œuvrent à l’inclusion sociale des femmes, dont la portée dépasse le simple rayonnement du français.

A Goris comme ailleurs, c’est le français qui se met au service de ses apprenants, et par là, des communautés dans lesquelles ils vivent.