À Gyumri, bastion de l’opposition, le Contrat civil en tête des élections législatives

Société
08.06.2026

Devant le bureau de vote 33/42 de Gyumri, un peu avant huit heures, une dizaine d’électeurs arméniens patientent. Ils sont majoritairement âgés, endimanchés, la mine inquiète. Pour la troisième fois depuis la Révolution de Velours de 2018, ils vont voter pour élire un nouveau parlement. L’actuel premier ministre Nikol Pachinian est loin de faire l’unanimité dans la deuxième ville du pays. Avec ses 150 000 habitants, Gyumri est l’un des symboles de l’opposition au gouvernement actuel et au Contrat Civil. Vardan Ghukasyan, maire réélu en 2025 et placé en détention pour corruption, affiche ouvertement son soutien au Kremlin.Devant le bureau de vote 33/42 de Gyumri, un peu avant huit heures, une dizaine d’électeurs arméniens patientent. Ils sont majoritairement âgés, endimanchés, la mine inquiète. Pour la troisième fois depuis la Révolution de Velours de 2018, ils vont voter pour élire un nouveau parlement. L’actuel premier ministre Nikol Pachinian est loin de faire l’unanimité dans la deuxième ville du pays. Avec ses 150 000 habitants, Gyumri est l’un des symboles de l’opposition au gouvernement actuel et au Contrat Civil. Vardan Ghukasyan, maire réélu en 2025 et placé en détention pour corruption, affiche ouvertement son soutien au Kremlin.

 

Par Francesco Radicioli Chini et Paul Van der Stegen

 

« A voté ! »

À huit heures, les portes du bureau ouvrent. Des policiers en uniforme assurent le bon déroulé de la journée. Les électeurs suivent un parcours bien défini. D’abord, le contrôle de la pièce d’identité et la prise des empreintes biométriques puis l’émargement. Ensuite, ils récupèrent les bulletins de vote avant de passer dans l’isoloir et glisser l’enveloppe dans l’urne.

L’ambiance est plutôt calme, beaucoup de personnels sont mobilisés. Si le déroulement du scrutin paraît globalement conforme aux règles, quelques entorses subsistent. Dans un isoloir, un homme abandonne tous les bulletins déchirés sauf celui du parti qu’il soutient, laissant peu de doute sur son choix. Plus loin, un électeur tente de souffler à sa voisine de file le nom du candidat pour lequel elle devrait voter. Des écarts rapidement maîtrisés, assure le président du bureau de vote, qui veille au respect des règles électorales.

 


Un électeur sort de l’isoloir - 07/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

Une volonté de rassurer les témoins internationaux

Le mot d’ordre ici : rassurer. Les observateurs et journalistes internationaux sont accueillis et les autorités cherchent à montrer patte blanche. Dans chaque bureau de vote, l’on compte une petite dizaine d'observateurs venus s’assurer du bon déroulé de la journée. Des représentations diplomatiques sont aussi présentes. L’ambassadeur italien, Alessandro Ferranti, et son épouse, Sarune Linartaite sont venus visiter les bureaux de vote de Gyumri. « L’objectif est d’observer que tout se passe dans les règles » nous assure-t-il.


L’ambassadeur italien, Alessandro Ferranti, dans un bureau de vote à Gyumri - 07/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

Gyumri à la croisée du ressentiment et de l’espoir

Deuxième ville d’Arménie par sa population, Gyumri, chef-lieu de la province du Shirak, demeure l’un des centres culturels de l’Arménie dans l’historiographie du pays. Anciennement absorbée par le califat omeyyade au XVIIe siècle, la ville est le centre d’émeutes majeures contre les autorités omeyyades et devient la capitale du Royaume d’Arménie sous la célèbre dynastie des Bagratides. Pendant toute son histoire, la ville sera également l’un des principaux carrefours commerciaux de la région, que ce soit sous la domination ottomane, persane ou russe. Passée sous domination tsariste au lendemain du Traité de Gulistan de 1813 qui marque la fin de la guerre avec la Perse (1804-1813), la ville devient l’un des principaux centres habités de la Transcaucasie et sert d’appui stratégique pendant les nombreuses campagnes militaires contre les voisins ottomans, accueillant aussi nombre de communautés arméniennes installées dans toute la région. D’abord intégrée à la première république d’Arménie proclamée en 1918, la ville tombera finalement sous domination soviétique à la suite du traité turco-soviétique de Kars de 1921.

L’identité de la ville ne se forge pas uniquement à travers les rivalités entre grandes puissances, mais aussi à travers la nature même du Caucase. Le séisme du 7 décembre 1988 contribue à en façonner l’identité. Les autorités soviétiques peinant à acheminer les aides nécessaires à la reconstruction, la ville se caractérise par un sentiment de perte, de douleur, de résistance et de survie. Gyumri n'a pas réussi à se rétablir seulement physiquement, mais aussi culturellement et socialement, ce qui se reflète dans un sentiment d'incomplétude de l'identité urbaine. Le séisme de 1988 constitue pour Gyumri non seulement une catastrophe physique, mais aussi une rupture narrative. L'identité de la ville se reconstruit en permanence à travers la narration collective, qui transforme la mémoire traumatique en continuité culturelle. 17 000 de ses 230 000 habitants de l’époque périrent lors du tremblement de terre, certains bâtiments de la ville n’ont jamais été reconstruits et portent encore les marques de ce traumatisme qu’a été le séisme. Les relations avec la Russie étant l’un des thèmes principaux dans les élections du 7 juin dernier, le rapport entre les riverains et Moscou est aussi particulier. En dépit de la présence historique russe dans la ville, l’économie locale dépend en une certaine mesure des familles installées dans la ville en lien avec la 102e base militaire que la Russie occupera jusqu’en 2044 sans payer de bail à Erevan. Les riverains n’affichent, cependant, pas de sentiment particulièrement antirusse malgré les tensions des dernières années. À côté du ressentiment face à l’inaction de la Russie pendant la guerre du Karabakh, particulièrement marquant a été le massacre de 2015 lorsque le soldat russe Valeri Permyakov, désertant en pleine nuit, pénètre dans le domicile de la famille Avetisyan et assassine six de ses membres dans leur sommeil.


Les 19 bulletins de votes qui sont donnés aux électeurs - 07/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

Le particularisme de Gyumri se reflète dans certains échanges que nous avons eus avec les riverains. Anahit (les prénoms ont été modifiés pour garder l’anonymat), banquière de 31 ans, a toujours voté et se sent encore plus incitée à voter. Elle considère que ces élections « permettront à l’Arménie d’évincer le parti au pouvoir » et de la libérer de la « rage » qu’elle ressent face à la situation de l’Artsakh. Retraité de 62 ans, Emelian nous confie souhaiter que les institutions soient plus justes, libres et démocratiques. Tigran, lui, a 22 ans, travaille dans le monde du spectacle et admet ne pas être activement engagé dans la vie politique de son pays et ne participe pas aux débats des dernières semaines. Il juge la politique arménienne « horrible à l’heure actuelle ; les candidats sont tous pires que les autres, donc il faut prendre le mieux du pire ». Arpig, elle, a 52 ans et travaille à la faculté de psychologie de l’université de Gyumri et espère que le gouvernement changera pour que « le pays soit libre ». Elle souhaite voir au pouvoir quelqu’un qui « ait au cœur l’Arménie ». Géopolitiquement, elle croit que « aucun pays n’a 100% l’Arménie à cœur ; l’Europe est trop loin de nous si jamais un danger approchait. L’essentiel c’est de préserver les intérêts nationaux et de reprendre l’Artsakh ». Âgée de 22 ans, sa fille Knarik est d’accord avec elle quoiqu’elle pense que « il faut être réaliste et comprendre que nous n’avons pas les moyens de reprendre l’Artsakh. Mon père a combattu toutes les trois guerres de l’Artsakh, donc je sais très bien ce qu’il s’y est passé. Pourquoi six mille soldats sont morts lors de la dernière guerre alors que nous n’avions pas les ressources pour la gagner ?». En la questionnant sur le positionnement géopolitique de son pays, elle nous dit que « la guerre avec l’Ukraine a éclaté parce que les Ukrainiens voulaient aller vers l’Europe, donc je pense qu’il vaut mieux que nous gardions un équilibre avec nos voisins. Je n’aurais personnellement aucun ressentiment avec la Turquie si elle reconnaissait les crimes du passé, mais tant que ce n’est pas le cas, à quoi bon parler avec eux ? ». Arsen a une idée bien différente : retraité et âgé de 71 ans, il pense que « l’Europe est la seule qui puisse sauver l’Arménie, il faut que nous nous débarrassions de la Russie et que nous nous entendions avec l’Azerbaïdjan ». Gohar, enseignante de russe retraitée du même âge, pense qu’il faut en réalité « trouver un équilibre », elle voudrait aussi voir « des personnes éduquées au pouvoir » et elle précise que « même si mes enfants vivent en Russie et que j’ai eu des liaisons pendant toute ma vie avec Moscou, je pense que nous avons détruit notre indépendance parce que toutes les puissances étrangères nous ont réduits en esclavage ».

 


Un électeur glisse son enveloppe dans l’urne - 07/06/2026 - PAUL VAN DER STEGEN

Le Contrat Civil en tête dans le Shirak

Avec 52,11 % de taux de participation à Gyumri et malgré les affinités avec l’opposition prorusse, c’est bien le Contrat Civil, qui l’emporte. Dans la province du Shirak dont Gyumri est le chef-lieu, le parti du Premier ministre a obtenu 56,15 % des voix contre 23,44 % pour Arménie Forte, le parti du milliardaire Samvel Karapetyan, leader de l’opposition prorusse.

Pour Knarik, les résultats sont bien loin de ce qu’elle avait imaginé. Celle pour qui « Nikol Pachinian est le pire des pires », n’a pas caché sa surprise quant à la large victoire du Contrat Civil. Elle se rassure néanmoins en rappelant que les scores de Pachinian semblent inférieurs à ceux de 2021 et qu’ils risquent d’avoir des difficultés à changer la constitution sans alliance. Knarik est déçue, elle voyait l’espoir d’un changement dans ces élections. Pour autant, elle n’est pas défaitiste et espère que « Nikol Pachinian comprendra qu’il n’est pas seul au Parlement et qu’il saura travailler avec les partis d’opposition ».