«Nous ne sommes pas des animaux». Mohamed, livreur à bout de course
À Erevan, Mohamed, Jordanien de 36 ans et diplômé, survit en livrant des repas pour Yandex, au guidon d’un scooter de location. Expulsé de Géorgie après deux mois et demi de détention, il enchaîne les courses, les accidents et les dettes. Depuis le 1er août, l’Arménie impose aux livreurs de disposer d’un carnet sanitaire en règle, afin de prévenir les risques de transmission de maladies aux clients. Mais si l’État entend protéger la santé des consommateurs, celle des livreurs, mise à rude épreuve par leurs conditions de travail, semble ne préoccuper personne.
Par Paul Van der Stegen (texte et photos)
Pour comprendre le contexte
A partir du 1er août 2026, la vie des centaines de livreurs en Arménie était devenue encore plus compliquée: il fallait être en règle avec sa santé pour livrer un dîner à Erevan. L’annonce était tombée fin juillet : l’Inspection de la sécurité alimentaire arménienne allait désormais contrôler « à grande échelle » les livreurs de repas. Visite médicale à l’embauche, contre-visite tous les six mois, carnet sanitaire personnel obligatoire : les coursiers pris en défaut s’exposaient à des sanctions administratives. Les plateformes, elles, avaient demandé un délai, le temps de mettre en règle leurs 2 000 à 3 000 livreurs. Qui paierait les visites, où les passer, sur quel temps de travail : les communiqués ne le précisaient pas. Pour ces travailleurs payés à la course, sans contrat, sans salaire fixe ni couverture sociale, la nouvelle règle ressemblait à toutes celles qui l’avaient précédée : une exigence de plus, une protection de moins. L’État voulait vérifier que les livreurs ne contaminaient pas les repas. Ce que les livraisons faisaient subir aux livreurs, personne ne semblait le vérifier.
Mohamed, lui, aurait eu des choses à montrer aux inspecteurs. Des radiographies, par exemple. En quatre mois de course à Erevan, ce Jordanien de 36 ans disait avoir eu « plus de quinze accidents ». Le dernier remontait à un mois à peine au moment de la rencontre : « On m’a sorti de dessous une voiture avec mon scooter. Les gens et la police disaient : “Cet homme est mort.” » Couvert de sang, incapable de bouger la main droite, il n’avait alors eu qu’une idée : son téléphone. « Un policier m’a dit : “Tu es en train de mourir et tu veux ton téléphone ?” J’ai répondu oui, parce que j’avais une commande. »
Il savait que sans les photos envoyées au service d’assistance avant son transfert à l’hôpital, son compte serait bloqué. Sept heures d’hôpital plus tard, son agence l’avait appelé. Pas pour prendre de ses nouvelles : « Où est la commande ? » La commande, un tee-shirt, avait finalement été livrée par un ami. Le lendemain, Yandex l’avait quand même bloqué. « À vie. Pas pour une semaine, un mois ou un an : à vie. »

Restes des blessures de Mohamed suite à son dernier accident
Il lui avait fallu un mois et l’intervention d’un intermédiaire qui « connaissait des personnes au siège », ainsi que le certificat de l’hôpital, les radiographies et le rapport de police, pour faire rouvrir son compte.
Un mois sans revenu. Mohamed avait alors dormi trois jours dehors, avec ses bagages, sans manger, sans rien demander à personne. Il devait plusieurs centaines d’euros à la femme qui lui louait son scooter. « Donne-moi simplement de nouveau le scooter. Je veux travailler, parce que je dors dans la rue depuis trois jours. » C’était à cet homme-là que le gouvernement arménien s’apprêtait à réclamer un certificat de bonne santé, sous peine de lui interdire de travailler.
Rien, pourtant, ne destinait Mohamed au guidon. Graphiste de formation, passé par la production télévisuelle, l’animation et l’administration des entreprises, il était aussi DJ et producteur de techno sous le nom de scène de DJ Amino. « Dans la vie, je fais beaucoup de choses. Mais ici, en Arménie, je travaille comme livreur. » Il avait quitté sa Jordanie natale pour pouvoir respirer : un pays où l’on vous contrôlait « tous les cent mètres », où l’on marchait « constamment en ayant peur de voir surgir un policier ».
Et avant, la Géorgie
La Géorgie, elle, avait été sa maison pendant dix ans. Il avait appris la langue et obtenu un titre de séjour. Puis le vent avait tourné : les règles s’étaient durcies, les expulsions s’étaient multipliées. Tout s’était joué autour d’un paquet de cigarettes. « C’était le 17 juillet de l’année dernière. » Ce matin-là, à Batoumi, il devait filer à Tbilissi pour récupérer son titre de séjour renouvelé, valable cinq ans de plus, qui l’attendait à la Maison de justice. L’ancien avait expiré deux mois auparavant.
Mais une dénonciation avait livré son adresse au service de l’immigration. Il était sorti acheter des cigarettes ; deux agents l’attendaient. Menotté, il avait passé quarante-huit heures en cellule, « sans comprendre ce qui se passait ». Au tribunal, la juge avait suspendu l’audience et appelé Tbilissi pour vérifier ses dires : le titre était bien prêt. Elle avait voulu l’aider. La police de l’immigration lui avait alors proposé de l’emmener dans un « centre » à Tbilissi, le temps qu’il récupère son document. Son interprète lui avait conseillé de refuser. Il ne l’avait pas écouté.
Après six heures de route sans halte, il avait subi une prise d’empreintes, une photographie anthropométrique, une fouille à nu ; ses tatouages avaient également été photographiés. Il avait été placé dans un bloc de chambrées où ils étaient quinze. « En réalité, c’était une prison : il était impossible de sortir. » On lui avait annoncé qu’il serait expulsé. « Ils m’avaient menti. Sa gestionnaire de dossier lui avait pourtant confirmé que son nouveau titre l’attendait toujours à la Maison de justice. Il n’avait jamais été autorisé à s’y rendre.
Il était resté enfermé deux mois et demi. Lors d’une deuxième audience, sa libération avait été ordonnée. L’administration avait alors ressorti un ancien passeport, perdu et périmé, avant de lui faire signer un engagement à quitter le pays sous trente jours. On lui avait promis qu’il serait « le bienvenu » s’il revenait avec un document neuf. Il avait payé son billet de sa poche et s’était envolé pour la Jordanie, où il lui avait fallu six mois de démarches administratives pour obtenir un nouveau passeport.
Le retour tourne au piège kafkaïen. Lorsqu’il se présente de nouveau à la frontière géorgienne, muni d’un passeport tout neuf, Mohamed est refoulé : il lui est interdit d’entrer sur le territoire pendant trois ans. Dans la foulée, sa banque géorgienne gèle son compte. Le fisc lui réclame 5 000 dollars dont il n’avait jamais été question en dix ans et exige qu’il se présente en personne dans un pays où il n’a plus le droit d’entrer. « Je ne comprends pas leurs règles. » Même un ami travaillant dans les services de sécurité géorgiens ne peut rien pour lui. Depuis, son visa arménien a expiré à son tour. La guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis a fait flamber les prix des billets d’avion. Une amende de 50 000 drams, soit environ 120 euros, le menace et, au premier contrôle, il risque l’expulsion. « Je suis bloqué ici, en Arménie. »
Bloqué, et tenu à l’écart de tout, malgré ses efforts. Pendant deux ou trois semaines, il envoie son CV aux agences de tourisme, aux clubs, aux bars et aux hôtels.
Les entretiens se passent bien, jusqu’à l’inévitable question : « La dernière question était toujours la même : “Vous parlez russe ?” Non. “Vous parlez arménien ?” Non. » L’anglais, lui, ne semble intéresser personne. « Les logiciels sont en anglais et tout le travail se fait en anglais. Pourquoi ai-je besoin du russe ou de l’arménien ? Apprendre ces langues ? « J’ai passé dix ans à apprendre le géorgien, puis ils m’ont expulsé du pays et je ne peux plus utiliser cette langue. Reste surtout la livraison. « Un étranger qui arrive en Arménie sans parler ces langues est donc obligé de travailler dans la livraison. »
Encore faudrait-il que ce travail lui permette de vivre. Il y aurait plusieurs milliers de livreurs dans les rues d’Erevan, estime-t-il, bien trop nombreux au regard du volume de commandes. Et, officiellement, ils ne travaillent pas directement pour Yandex, mais par l’intermédiaire d’agences « partenaires », qui prélèvent une commission de 24 %, à laquelle s’ajoutent des « frais du partenaire » jamais expliqués. Mohamed en a sept sur son téléphone et passe de l’une à l’autre au gré des bonus. Une intelligence artificielle distribue les courses, tandis que des vérifications régulières lui imposent de se prendre en selfie — parfois deux ou trois fois par jour — et de photographier son sac isotherme tous les trois jours. L’objectif : s’assurer que le livreur n’utilise pas l’identité d’un autre.
La veille de notre rencontre, Mohamed a effectué vingt-trois courses pour environ 12 000 drams, soit une quarantaine d’euros, avant déduction des « frais de service » et des « frais du partenaire ». En face, les dépenses s’accumulent : 27 000 drams par semaine pour la location du scooter électrique, 4 000 drams par nuit pour un lit en auberge et les dettes de réparation qui s’alourdissent après chaque accident. « À la fin, il vous reste peut-être 500, 1 000 ou, au maximum, 2 000 drams dans la poche. » Moins de cinq euros.
Les déconvenues, elles, sont quotidiennes. Il y a cette course à 1 300 drams qui ne lui a jamais été payée, malgré trois heures d’attente au bureau de l’agence, sans recevoir aucune autre commande. Ce faux billet de 20 000 drams remis à un collègue indien, dont l’assistance rejette la responsabilité sur le livreur : « Mais nous ne sommes pas des banques. » Et ces commandes qu’il doit régler de sa poche lorsque le client choisit l’option de paiement en espèces.
À cela s’ajoute le mépris au comptoir. Au Yerevan City Market, un employé le chasse d’un revers de main, sans même lui adresser un mot, comme pour lui signifier que sa commande n’est pas prête et qu’il doit dégager. « Nous ne sommes pas des animaux, nous sommes des êtres humains. » Mohamed raconte ces regards qui toisent les étrangers « comme si nous sortions de sous terre ». Il tient pourtant à souligner les gestes qui contrastent avec cette indifférence : les étudiants « respectueux et polis », mais aussi le patron de l’auberge qui lui accorde deux ou trois jours de délai lorsqu’il ne peut pas payer, « sans rien me reprocher ».
Autour de lui gravite une internationale de la débrouille : un Iranien qui se plaint de ne décrocher que trois ou quatre courses par jour, sept ou huit Égyptiens qui triment eux aussi pour Yandex, et deux nouveaux venus croisés au bureau de l’agence, un Jordanien et un Égyptien, à qui Mohamed refuse de mentir. Sans argent d’avance, leur explique-t-il, ce travail ne les aidera pas vraiment. Et lui, pourquoi continue-t-il ? « Parce que je n’ai aucune autre solution. Vraiment, je n’en ai aucune. »
Restent les rituels d’un homme qui a appris à ne compter que sur lui-même. « Mon véritable ami, c’est ma poche ; et mon frère, ma main droite. Dieu, toujours, demeure : Dieu m’a sauvé à chaque fois. Mohamed nourrit les chats et les chiens avant de penser à lui, leur donne son sandwich s’il le faut et offre ses 100 derniers drams à quelqu’un de plus pauvre que lui. Malgré tout, il soigne les apparences : « Partout où je vais, je donne l’image de quelqu’un de riche, plus riche qu’eux, même si ce n’est pas vrai. »
La nuit, il compose. Lorsqu’il vivait encore en Géorgie, il a produit huit albums de techno et publié trente-cinq morceaux sur YouTube, TikTok et Instagram, dans l’espoir que l’un d’eux finisse par percer. Il rêve d’une maison dans les montagnes, loin de la ville et des hommes, d’un ordinateur portable qu’il ne peut pas encore s’offrir et d’un métier à la mesure de ses compétences. « Je suis intelligent. Où que l’on me place, je peux m’adapter et gagner de l’argent. »
Sa discipline tient en quelques mots : cinq heures de sommeil, jamais davantage. « Je travaille depuis mes 18 ans. Je travaille encore et je continuerai jusqu’à ma mort. »

Les tatouages de Mohamed
Pourquoi avoir confié tout cela à une inconnue ? « J’aime parler. Peut-être que j’ai besoin de parler. » Il ne veut surtout pas rester anonyme : il faut le filmer, le photographier, écrire son nom. « Peut-être qu’une personne retiendra quelque chose de mon histoire. »
Certains jours, Mohamed achète deux cafés à la machine : un pour moi, l’autre pour lui. Sur un banc de North Avenue, les deux tasses lui offrent peut-être, le temps de quelques gorgées, l’illusion d’être accompagné. Il regarde passer les gens, laisse refroidir son café et reprend son souffle avant de remonter sur son scooter.
Timide, il se confie : « Lorsque j’aurai assez d’argent, je m’achèterai quelques fleurs. »
Un petit luxe futile, donc indispensable.