Florian Escudié : « La francophonie, c’est comme une foi qui peut vous faire déplacer des montagnes »
De l’école francophone numéro 10 de Gyumri à l’engagement des jeunes Arméniens à travers la langue française, le nouvel ambassadeur de France en Arménie, Florian Escudié, voit dans la francophonie bien davantage qu’un espace linguistique.
À l’occasion d’une conférence consacrée à l’espace francophone, organisée le 6 octobre au Matenadaran d’Erevan, il s’est entretenu avec Zara Nazarian, fondatrice du Courrier d’Erevan.
L’ambassadeur de France évoque la place de la francophonie dans les relations franco-arméniennes, les valeurs qu’elle véhicule et le rôle de la diplomatie dans le dialogue entre les peuples.
« En Arménie, la ferveur pour la francophonie est exceptionnelle »
Zara Nazarian : Quelle place la francophonie occupe-t-elle dans votre agenda en Arménie ?
Florian Escudié : Depuis mon arrivée en Arménie, j’ai été frappé par de nombreuses choses, dont certaines sont directement liées à la francophonie. Il y a quelques jours, je me suis rendu à Gyumri pour mon premier déplacement en région. L’une des premières visites que j’ai effectuées a été celle de l’école numéro 10, où les élèves bénéficient d’un enseignement renforcé en français.
Cette école porte une histoire à la fois tragique et magnifique, celle de son ancien directeur, Martin Pashayan. Au moment même du tremblement de terre qui a frappé Gyumri et la région du Shirak, cet homme récitait des vers de Paul Éluard à ses élèves. Il a perdu son épouse et ses enfants dans la catastrophe, mais s’est immédiatement mobilisé pour sauver les élèves et les enseignants, puis reconstruire l’établissement.
Cette histoire illustre, à mes yeux, ce que peut être la francophonie. Elle dépasse largement la seule question de la langue : elle renvoie à des valeurs, à des convictions ; elle est comme une foi qui peut vous faire déplacer des montagnes. Je crois assez peu au hasard et je pense que si mon programme d’arrivée en Arménie m’a conduit à l’école numéro 10 de Gyumri, c’est qu’il y a une raison.
Je voudrais également souligner ce qui m’apparaît comme un paradoxe de la francophonie en Arménie. L’Organisation internationale de la Francophonie compte 88 États et gouvernements, et le français rassemble quelque 400 millions de locuteurs à travers le monde. À l’échelle de cet espace, la part de la population arménienne qui utilise traditionnellement le français dans la vie quotidienne et professionnelle reste limitée. Pourtant, la ferveur avec laquelle ce pays adhère à la francophonie est, je crois, exceptionnelle.
L’OIF organise une Journée internationale de la Francophonie chaque année. En Arménie, les célébrations s’étendent sur 60 jours ! Cela donne une idée de la motivation des Arméniens qui souhaitent parler et apprendre le français.
Alors, lorsqu’on me demande si la francophonie constitue une priorité pour l’ambassade de France en Arménie, la réponse est évidente : oui. Elle l’a été pour tous mes prédécesseurs et le restera pour moi. Je m’inscris dans la continuité du travail accompli avant mon arrivée.
La Francophonie repose d’abord sur des institutions bien implantées, visibles et complémentaires. Je pense notamment à l’Université française en Arménie, une institution prestigieuse où l’on enseigne en français des disciplines liées notamment à l’entreprise et à l’administration. Le français ne se limite pas à la littérature ou au domaine artistique : il peut être pratiqué et utilisé dans tous les secteurs de la vie professionnelle.
L’année prochaine auront lieu les Jeux de la Francophonie. À l’image des premières Olympiades de l’ère moderne, ils associent des compétitions sportives et des épreuves culturelles. Ils constitueront un rendez-vous important pour faire vivre la francophonie et lui donner une visibilité nouvelle.
« Apprendre le français, c’est apprendre à regarder le monde autrement »
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Arméniens qui apprennent le français ?
Je suis convaincu qu’apprendre le français et s’ouvrir à la francophonie ne se résume pas à la grammaire, à la conjugaison ou à l’orthographe. C’est aussi découvrir la culture française et acquérir une autre manière de regarder le monde, avec un regard critique.
Dans le monde dans lequel nous vivons, nous savons combien il est important de ne pas prendre pour argent comptant les discours que l’on entend sur les réseaux sociaux ou ailleurs. Apprendre le français, c’est aussi apprendre à prendre du recul, à confronter les points de vue et à développer son esprit critique.
« Rechercher ce qui nous distingue, mais aussi ce qui nous rassemble »
L’espace francophone réunit une grande diversité de cultures, de langues et d’histoires. Quel fil pourrait, selon vous, relier ces différentes identités ?
Je pense que la meilleure approche consiste à favoriser l’écoute, le respect et la recherche d’une forme d’universalité. La francophonie porte ces valeurs : la bienveillance, l’ouverture à la culture et la volonté de chercher non seulement ce qui distingue les peuples, mais aussi ce qui les rassemble.
Pour un diplomate français, héritier de toute une histoire intellectuelle, notamment celle des Lumières, aujourd’hui mise à l’épreuve, il s’agit de reconnaître que ce qui semble, au premier abord, relever de caractéristiques nationales ou culturelles différentes peut renvoyer, au fond, à une même aspiration universelle.
Je crois que ce sont là les valeurs de la Francophonie que nous devons promouvoir et défendre.
« Créer des passerelles entre les peuples »
Quel rôle les acteurs culturels et les représentants de la société civile, parfois associés à la notion de « diplomatie publique », peuvent-ils jouer dans ce dialogue ?
Au risque de vous décevoir, je n’emploie pas l’expression « diplomatie publique ». Elle est souvent utilisée de manière imprécise. La diplomatie, étymologiquement parlant, c’est une affaire de relations entre des Etats et la mission première des diplomates, c’est d’organiser ces relations, à travers des traités, des rencontres, etc. Au-delà, il y a un enjeu bien plus vaste et au moins aussi important qui est de faire vivre un dialogue entre des peuples.
A cet égard, les acteurs culturels et les représentants de la société civile jouent un rôle essentiel : ils sont des passeurs, des ouvreurs de chemins : créer des liens, révéler tout le potentiel des relations interculturelles et permettre aux sociétés de mieux se connaître, voilà leur mission.
Comment les diplomates peuvent-ils soutenir ces acteurs ? En donnant de la visibilité à leurs initiatives et, lorsque cela est possible, en soutenant concrètement leurs activités. Le soutien financier est malheureusement devenu plus difficile dans une période de fortes contraintes budgétaires. Mais il perdure et surtout il existe bien d’autres façons d’accompagner ces initiatives et de favoriser les échanges.
Pour moi, l’essentiel est de reconnaître le rôle de tous ceux qui, par la culture, l’éducation, les médias ou les initiatives citoyennes, font vivre les relations entre les peuples. La francophonie prend tout son sens lorsqu’elle devient un espace de rencontres, de transmission et de compréhension mutuelle.