Patrimoine, identité et francophonie en dialogue

Monique Bondolfi Masraff, fondatrice de KASA

Intervention de Monique Bondolfi, présidente de KASA, lors de la conférence Patrimoine, identité et appartenance dans un monde en mutation, le 6 octobre 2026 au Matenadaran.

 

Parcours
C’est avec beaucoup de joie que je participe aujourd’hui à ce colloque comme présidente de KASA. En effet, si je m’engage en Arménie depuis quasiment trente ans, si je suis ici aujourd’hui, c’est parce que je porte précisément la question identitaire en moi comme une question vitale…

Mes parents, arméniens, étaient nés tous deux en Égypte, dans des familles chrétiennes de culture et d’éducation françaises. Et mon grand-père paternel, qui avait étudié chez les mekhitaristes de Venise et émigré d’Égypte en Suisse dans les années vingt, était un grand défenseur de la cause arménienne. Bref, tous vivaient une triple appartenance, arménienne, égyptienne et française. Quant à moi, je suis née en Suisse romande, où, à mon tour, j’ai fait des études françaises et suis devenue professeur de français et de philosophie tout en restant très sensible au mode d’être arménien familial ; avec, comme pour mes ancêtres, le même sentiment d’appartenir à plusieurs mondes. 

Et depuis que je viens en Arménie, je suis à nouveau confrontée à une question clé, qui est celle de plus en plus de personnes dans un monde largement métissé : comment se situer de manière positive entre plusieurs univers ? Et pour nous plus précisément, aujourd’hui, entre le monde francophone et l’arménien ?   

Première réaction possible, la plus instinctive, celle de la plupart des réfugiés de la première génération : se fondre dans la masse, s’identifier à la culture dominante. C’est le comportement décrit dans Mayrig de Henri Verneuil, où la mère fait tout pour que son fils s’intègre dans la bourgeoisie marseillaise.

Deuxième réaction possible : vivre en ghetto au sein d’une mini-communauté frileuse et renfermée.

Troisième réaction, plus   fréquente chez ceux qu’on appelle les secundos :  s’insurger, revendiquer haut et fort son identité, se battre pour y arriver si requis. Quitte à affronter en retour pas mal de quolibets, sinon du rejet. 

Mais au-delà de ces trois attitudes unilatérales, m’est apparu l’intérêt d’une troisième façon d’être, à la fois inclusive et accueillante : créer des ponts entre des cultures et des univers différents, sans vouloir à tout prix hiérarchiser, reconnaître et valoriser la richesse des uns et des autres.

Le personnalisme

C’est ici que des études de philosophie, après celles de lettres, m’ont amenée à fonder cette troisième voie, à travers le personnalisme, un courant de pensée né en France dans les années 30 entre autres autour d’Emmanuel Mounier et de la revue Esprit, qui visait à valoriser l’intégralité de la personne dans sa diversité relationnelle.

Le personnalisme s’est développé alors que s’affrontaient deux systèmes :

  • L’individualisme économique, qui valorisait la réussite individuelle, en ignorant, pire, écrasant les plus faibles : chacun pour soi…                                       
  •  Le collectivisme soviétique, dans lequel l’individu était entièrement au service du plan, fonction plus que personne.

Le personnalisme, lui, proposait de garder le meilleur des deux : renforcer les qualités humaines de chacun - physiques, affectives, intellectuelles, spirituelles - tout en les mettant au service du bien commun, partant des plus démunis. Exister comme JE, en lien étroit avec mes proches - le TU. Mais consciente de l’importance et de la nécessité du secteur public, plus impersonnel - le IL-. Et capable de les accueillir parce qu’en lien avec d’autres -le NOUS - en misant sur le sens de la communauté, lieu choisi, plutôt que sur la collectivité, structure imposée.  Bref, accueillir l’autre sans perdre mon identité, se réjouir de la diversité tout en gardant sa cohérence.

 

KASA

Alors, quand KASA a démarré, dans un pays qui, à peine sorti du communisme, était tenté par un libéralisme débridé, le personnalisme nous a offert une colonne vertébrale. Et il a nourri notre désir d’ouverture et d’échanges, plus spécifiquement pour nous entre le monde arménien et le monde francophone. Cela s’est traduit par des choix très concrets.

Après l’arménien, langue locale, nous avons privilégié le français, la langue des Suisses romands qui ont créé KASA, la langue de plusieurs de nos donateurs, entre la Suisse et la France, une langue aimée en Arménie.                 Et nous avons navigué entre les deux langues dans un AR vivant, à la fois de langue, de catégories mentales et de valeurs, en étant particulièrement attentifs à vérifier que les mots signifiaient la même chose pour les uns et pour les autres - ex. fourchette, vernissage-, et à expliquer le sens que les mots revêtent dans chaque langue en précisant des nuances - ex. audace, discernement ; espoir, espérance.

Nous avons donc inscrit cette approche personnaliste dans l’ADN de KASA : à la fois encourager nos bénéficiaires à prendre conscience positivement de leur propre identité et les sensibiliser à la richesse de l’autre. 

Cela nous a amenés à récuser à la fois le chauvinisme et l’indifférence. Le chauvinisme, l’esprit de clocher, le refus de s’ouvrir à d’autres manières de penser, de vivre, mais aussi d’accepter que la langue évolue et se diversifie entre Suisse, France, Belgique, Canada, Martinique, Afrique…  Et, à l’inverse, l’indifférence : citoyen du monde, citoyen de nulle part, en deuil de ses racines, en perte de son âme. 

Deux risques à ne pas négliger. Pour que le pont qui relie les cultures tienne, il faut assurer les piliers qui supportent son tablier. Et cela a un prix :

  1. Que nous nous attelions à nous approprier - ou nous réapproprier - notre patrimoine propre, en nous intéressant à notre histoire, nos traditions, notre langue, que nous aimions lire, raisonner dans la durée sans nous contenter de résonner aux pulsions immédiates de notre smartphone.        Et que nous nous attelions à le rendre accessible en revisitant nos rites.
  2. Et, en sens inverse, que nous dépassions nos clichés et nos peurs pour découvrir la culture de l’autre, afin d’être acceptés plutôt que d’être ostracisés.        Bref, un double AR fructueux et passionnant, vecteur de paix et de dialogue interculturel, dont chacun sort enrichi, à condition de ne jamais se sentir jugé ou minorisé. Et que j’aimerais mettre sous le signe de la richesse de nos deux espaces, arménien et francophone.           

La culture française a beaucoup à offrir aux Arméniens. La rationalité chère à Descartes, la passion qui habita Pascal, les valeurs de liberté développées par Voltaire puis Rousseau, le sens démocratique de la citoyenneté, le goût des nuances diplomatiques, une grande capacité de métissage culturel. 

Mais les Arméniens, ont tout pour valoriser avec fierté leur héritage plurimillénaire.  Amour de la famille, goût du partage, riche patrimoine spirituel et culturel, conscience d’une histoire bouleversée et bouleversante, grande capacité à sauter les obstacles, à s’adapter et à créer.                       

Au final, n’est-il pas fortement symbolique que nous réfléchissions à la richesse de la francophonie dans ce haut lieu de la culture du livre arménien ? Et n’est-il pas fascinant que l’Église arménienne ait sanctifié ses traducteurs, soulignant ainsi l’importance de la transmission et de l’échange entre langues et cultures différentes ? 

 

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