Le dram et les réserves de change : les deux baromètres de l’économie arménienne
Aujourd’hui, la Banque centrale d’Arménie accumule des réserves de change qui atteignent des niveaux records. Dans le même temps, le dram s'est fortement apprécié depuis 2022. Ces deux évolutions témoignent des transformations de l’économie arménienne, mais soulèvent aussi des questions : comment préserver la compétitivité du pays, financer sa modernisation et consolider une dynamique de croissance encore dépendante de facteurs extérieurs ?
Par Régis Danielian
En grec ancien, la drachme désignait une poignée
Une poignée pleine : voilà une image qui pourrait résumer la situation actuelle des réserves de change de l’Arménie. Le nom de la monnaie nationale, le dram, est apparenté à celui de la drachme grecque, dont le nom est traditionnellement associé à une poignée. Le rapprochement est symbolique : à travers les siècles, la monnaie demeure un instrument essentiel des échanges, un marqueur de confiance et un outil stratégique pour les États.
Dans l’Antiquité, les pièces d’argent, puis les monnaies d’or comme le solidus byzantin, ont contribué à faciliter les transactions commerciales sur de vastes territoires. Leur valeur et leur stabilité favorisaient les échanges entre des peuples éloignés. Si les systèmes monétaires ont profondément évolué depuis, la confiance dans une monnaie reste un élément important de la stabilité économique.
En Arménie, deux indicateurs permettent aujourd’hui d’observer les évolutions en cours : le taux de change du dram et le niveau des réserves internationales. Leur progression mérite attention, sans pour autant être interprétée comme une mesure unique de la santé économique du pays.
Le dram, une appréciation spectaculaire depuis 2022
Après l’effondrement de l’Union soviétique et une période d’hyperinflation, le dram a progressivement trouvé sa place dans l’économie arménienne. Pendant plusieurs années, son cours face à l’euro a évolué entre 500 et 600 drams pour un euro, avec des variations liées à la conjoncture économique et aux événements régionaux.
Cette relative stabilité a présenté des avantages et des inconvénients. Une monnaie moins chère peut soutenir le tourisme et rendre les exportations plus compétitives. En revanche, elle renchérit les importations, qu’il s’agisse d’équipements technologiques, de matériaux de construction, d’énergie ou de matières premières.
À partir de 2022, le paysage a changé. Le dram s’est fortement apprécié, notamment sous l’effet des bouleversements économiques consécutifs à la guerre en Ukraine. L’arrivée en Arménie de ressortissants russes et de leurs entreprises, l’augmentation des transferts financiers et la transformation de certains circuits commerciaux ont contribué à accroître les entrées de devises et la demande de monnaie nationale. Le Fonds monétaire international a notamment relevé une appréciation de plus de 20 % du dram face au dollar en 2022.
Cette évolution a eu des conséquences concrètes. Une monnaie plus forte réduit le coût, en drams, des biens et équipements importés. Elle peut ainsi faciliter certains investissements et alléger le coût du service de la dette libellée en devises étrangères, toutes choses égales par ailleurs.
Mais l’appréciation comporte aussi des risques. Elle peut rendre les produits arméniens plus chers pour les acheteurs étrangers et réduire les recettes en monnaie nationale des entreprises qui exportent. Le tourisme peut également être affecté si les prix locaux deviennent moins compétitifs pour les visiteurs disposant de revenus exprimés en euros ou en dollars.
Le taux de change ne constitue donc pas, à lui seul, un indicateur de réussite économique. Une monnaie forte peut refléter des flux de capitaux et une confiance accrue, mais elle peut aussi fragiliser certains secteurs productifs. Tout dépend de l’origine de cette appréciation, de sa durée et de la capacité de l’économie à s’y adapter.

Graphique : évolution du taux de change du dram face à l’euro au cours des dix dernières années. Source : Trading Economics
Les réserves de change, un filet de sécurité stratégique
Face aux mouvements de change, les banques centrales disposent de plusieurs instruments. Elles peuvent notamment acheter ou vendre des devises afin d’intervenir sur le marché, dans le cadre de leur politique monétaire et de gestion des réserves.
Les réserves internationales sont des actifs en devises et d’autres actifs de réserve détenus par la banque centrale. Elles permettent notamment de faire face à des besoins de financement extérieur, de contribuer à la stabilité financière et de renforcer la capacité d’un pays à absorber des chocs économiques. Leur niveau doit être apprécié au regard de la taille de l’économie, des importations, de la dette extérieure et des autres engagements financiers.
En Arménie, les réserves ont augmenté au cours des dernières années. Le FMI relevait déjà un niveau d’environ 4,1 milliards de dollars à la fin de 2022, dans un contexte marqué par d’importantes entrées de capitaux et de devises.
Selon les données de Trading Economics citées dans le présent article, les réserves auraient dépassé les 5 milliards de dollars en décembre 2025 et atteint environ 6,657 milliards en septembre 2026. Ces chiffres doivent être rapprochés des séries officielles de la Banque centrale afin de confirmer la période de référence et la définition retenue.
Cette progression est un signal important : des réserves plus élevées peuvent renforcer la capacité du pays à faire face à une dégradation de son environnement extérieur. Elles ne signifient toutefois pas nécessairement que des investissements étrangers équivalents sont entrés dans l’économie. Les réserves évoluent sous l’effet de plusieurs facteurs, dont les transactions extérieures, les opérations de la banque centrale et les variations de valorisation des actifs détenus.
L’accumulation de devises peut notamment accompagner des interventions destinées à limiter une appréciation trop rapide de la monnaie nationale. Mais il ne suffit pas d’observer la hausse des réserves pour conclure que telle est précisément la stratégie suivie : il faut examiner les opérations de change et les communications de la Banque centrale.

Graphique : évolution des réserves de change de l’Arménie. Source : Trading Economics
Une économie qui doit diversifier ses partenariats
Ces transformations monétaires s’inscrivent dans une période de réorganisation des relations économiques et stratégiques de l’Arménie. Le pays cherche à diversifier ses partenaires, à attirer des investissements et à développer des activités à plus forte valeur ajoutée, notamment dans les technologies, les services et le tourisme.
Le rapprochement avec l’Union européenne s’inscrit dans une relation institutionnelle engagée depuis plusieurs années. L’Arménie participe au Partenariat oriental depuis son lancement en 2009. L’accord de partenariat global et renforcé entre l’Union européenne et l’Arménie, signé en 2017, est pleinement entré en vigueur en mars 2021. En mars 2024, le Parlement européen a adopté une résolution appelant à approfondir les relations entre Bruxelles et Erevan.
Cette coopération recouvre les réformes institutionnelles, la gouvernance, les échanges commerciaux et les investissements. Elle peut contribuer à la modernisation de l’économie arménienne, mais ses effets doivent être distingués de ceux d’autres facteurs, notamment les relations commerciales avec la Russie, les transferts de fonds, la conjoncture régionale et les flux de capitaux.
Les échanges avec l’Union européenne représentent un débouché important, mais les chiffres doivent être lus avec précision. En 2024, selon les données de la Commission européenne, les exportations de biens de l’Arménie vers l’UE se sont élevées à environ 400 millions d’euros, tandis que les exportations européennes vers l’Arménie ont atteint près de 2 milliards d’euros.
Cette différence souligne l’enjeu auquel font face les entreprises arméniennes : développer leurs exportations, diversifier leurs marchés et mieux accéder aux chaînes de valeur internationales. La distance géographique, les coûts logistiques et les exigences réglementaires peuvent compliquer l’accès aux marchés européens. La modernisation des infrastructures, la qualité des produits et la capacité à répondre aux normes constituent donc des leviers essentiels.
L’intelligence artificielle, nouvelle frontière des investissements ?
Le secteur technologique constitue un autre axe de développement. L’Arménie dispose d’un vivier de compétences dans l’informatique et les technologies de l’information, qui attire l’attention d’entreprises internationales.
Les projets liés aux centres de données et à l’intelligence artificielle pourraient ouvrir de nouvelles perspectives, notamment en matière d’emplois qualifiés, de transfert de compétences et d’intégration dans les réseaux technologiques internationaux. L’installation de nouvelles infrastructures, comme celles associées à Firebird, illustre l’intérêt porté au pays par certains acteurs du secteur.
L’ampleur des investissements annoncés, leur calendrier de réalisation et leurs retombées effectives devront toutefois être suivis avec attention. Dans un secteur aussi capitalistique que l’intelligence artificielle, les montants engagés ne suffisent pas à mesurer les bénéfices pour l’économie locale. Il faudra également observer la création d’emplois, la formation, les retombées pour les entreprises arméniennes et les besoins en énergie et en infrastructures.
Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan : des trajectoires à comparer avec prudence
La comparaison avec les deux autres pays du Caucase du Sud permet de replacer la trajectoire arménienne dans un contexte régional. L’Arménie et la Géorgie cherchent à attirer des investissements et à développer leurs secteurs de services et leurs activités technologiques. L’Azerbaïdjan dispose, de son côté, de revenus importants issus des hydrocarbures, qui jouent un rôle majeur dans son économie et ses finances extérieures.
Les réserves de change ne répondent donc pas aux mêmes logiques dans les trois pays. Les recettes d’exportation d’hydrocarbures constituent un facteur déterminant pour l’Azerbaïdjan, tandis que les mouvements de capitaux, les transferts, le commerce et les opérations monétaires peuvent peser davantage sur l’évolution des réserves arméniennes et géorgiennes.
Le PIB par habitant est également utile pour comparer les niveaux de revenu, à condition d’utiliser une même source, une même année et une même méthode de calcul. Les chiffres préliminaires présentés dans le graphique initial doivent être vérifiés avant publication : les données de la Banque mondiale pour 2025, exprimées en dollars courants, situent le PIB par habitant autour de 9 474 dollars en Arménie, 9 692 dollars en Géorgie et 7 411 dollars en Azerbaïdjan.
Ces chiffres ne suffisent pas à mesurer la diversification des économies, les inégalités ou le niveau de vie réel. Ils montrent néanmoins l’intérêt de suivre plusieurs indicateurs plutôt que de tirer des conclusions à partir d’un seul chiffre.

PIB par habitant, en $, pour les 3 pays du Caucase. Source: tradingeconomics.com
PIB par habitant, en $ :
2016: Arménie (3530$); Géorgie (4530$); Azerbaïdjan (5270$)
2022: Arménie (4790$); Géorgie (5740$); Azerbaïdjan (5600$)
2025: Arménie (5670$); Géorgie (6880$); Azerbaïdjan (5940$)
Préserver la dynamique, consolider les acquis
Pour l’Arménie, le défi des prochaines années sera de tirer parti des flux financiers et de l’intérêt des investisseurs tout en renforçant les capacités productives du pays. Une monnaie appréciée peut faciliter les importations d’équipements et réduire certains coûts, mais elle peut aussi peser sur les exportateurs et le tourisme. Des réserves de change plus importantes renforcent les marges de manœuvre de la banque centrale, mais elles ne remplacent ni la diversification économique ni l’amélioration de la productivité.
La politique monétaire devra ainsi composer avec plusieurs objectifs : préserver la stabilité des prix, maintenir la résilience financière, éviter des fluctuations excessives du change et tenir compte des effets de la monnaie sur les secteurs exportateurs. Il ne s’agit pas simplement de faire monter ou baisser le dram, mais de gérer les équilibres d’une économie ouverte aux chocs extérieurs.
L’ouverture internationale, le développement des compétences, l’amélioration du climat des affaires et la diversification des débouchés peuvent contribuer à inscrire la croissance dans la durée. Mais cette évolution ne sera durable que si les investissements se traduisent en activités productives, en emplois et en gains de compétitivité.
La drachme antique facilitait les échanges grâce à la confiance accordée à sa valeur. Aujourd’hui, la confiance dans l’économie arménienne ne se mesure pas uniquement à la force du dram ou au montant des réserves de change. Elle dépend aussi de la stabilité des institutions, de la prévisibilité des règles, de la capacité à attirer des investissements durables et de la résilience face aux crises.
Les réserves de devises de la Banque centrale peuvent donc constituer un filet de sécurité précieux. À l’Arménie de les inscrire dans une stratégie de long terme, afin que les réserves financières se transforment en perspectives économiques durables.