Arménologie : préserver les sources et le patrimoine face aux nouveaux défis
Le IIIᵉ Congrès international des études arméniennes s’est tenu fin juillet au Matenadaran, à Erevan, avec le soutien du ministère arménien de l’Éducation, de la Science, de la Culture et du Sport. Consacré au 350ᵉ anniversaire de la naissance de Mkhitar Sébastatsi, fondateur de l’ordre des Mekhitaristes, le congrès a réuni des spécialistes de l’arménologie issus d’universités et d’institutions scientifiques de seize pays.
Par Antoine Brossart
Pendant trois jours, chercheurs et universitaires ont échangé sur l’état actuel de la discipline, ses évolutions et ses défis. Parmi les questions abordées, celle de la fiabilité des sources et de la préservation du patrimoine occupe une place croissante, à l’heure où la recherche doit également composer avec la désinformation, la disparition de certains sites et les risques de manipulation des données historiques.
La cérémonie d’ouverture s’est déroulée en présence notamment de la ministre Zhanna Andreyasyan, du vice-ministre Artur Martirosyan, du président du Comité de l’enseignement supérieur et de la science Sarkis Hayotsyan, du directeur du Matenadaran Ara Khzmalyan et de l’ambassadeur d’Italie en Arménie, Alessandro Ferranti. Elle s’est ouverte avec Arménie, de Vahé Charafian, interprétée par le Chœur d’État.
Dans son discours, Zhanna Andreyasyan a présenté le congrès comme une plateforme devenue, au cours des trois dernières années, un instrument important du développement de l’arménologie. Elle a également évoqué l’adoption, en 2025, d’une nouvelle loi sur l’enseignement supérieur et la science ainsi que la stratégie de développement du secteur scientifique, qui accorde une place importante aux sciences humaines.
La ministre a insisté sur la nécessité de renforcer une approche scientifique conforme aux standards internationaux et capable de répondre aux défis contemporains auxquels la discipline est confrontée.
Le directeur du Matenadaran, Ara Khzmalyan, a pour sa part souligné l’importance de réévaluer l’héritage de Mkhitar Sébastatsi, dont l’ampleur des travaux peut être rapprochée, selon lui, de celle de grandes figures de la culture arménienne comme Mesrop Mashtots.
Au fil du congrès, plusieurs chercheurs ont cependant attiré l’attention sur un autre enjeu : la nécessité de protéger les sources et les monuments eux-mêmes, alors que certaines données historiques font l’objet de controverses et que des sites patrimoniaux ont disparu.
Les sources anciennes au cœur des débats
Parmi les participants figurait Marco Bais, enseignant d’arménien ancien et d’histoire du Caucase à l’Université de Rome, dont les travaux portent notamment sur l’historiographie arménienne ancienne et l’Albanie caucasienne.
Évoquant ses recherches consacrées à cette région, il souligne les difficultés liées au faible nombre de sources disponibles et à l’absence de sources primaires rédigées en langue albanienne. Ces limites imposent, selon lui, une grande prudence dans toute reconstruction historique.
Marco Bais revient notamment sur certains travaux de l’historienne azerbaïdjanaise Farida Mammadova, dont plusieurs interprétations ont fait l’objet de critiques de la part de chercheurs. Il cite notamment des débats concernant l’attribution de certaines œuvres de la littérature arménienne médiévale à l’Albanie caucasienne.
Il insiste également sur l’importance des sources grecques et latines pour reconstituer la géographie historique du Caucase. Selon lui, certaines critiques visant ces sources risquent de faire perdre de vue leur fonction première : les auteurs antiques cherchaient notamment à rendre compte des campagnes militaires romaines et des déplacements de troupes dans la région.
« Dans mes travaux, j’ai souvent critiqué les tentatives de discréditer certaines sources grecques et latines utiles à la reconstruction de la géographie historique de l’Albanie caucasienne », explique-t-il.
Selon Marco Bais, l’utilisation de ces informations géographiques pour suivre les mouvements des armées romaines constitue précisément un élément permettant d’évaluer leur intérêt pour l’étude des frontières et de la géographie politique de l’époque.
Histoire religieuse et controverses historiographiques
Les débats contemporains concernent également l’histoire religieuse du Caucase, notamment les relations entre les Églises arménienne et albanienne.
Les interprétations divergent fortement sur la nature de ces relations et sur l’héritage de l’Église albanienne. Plusieurs travaux ont ainsi été consacrés aux processus d’influence, d’intégration et de transformation des structures ecclésiastiques dans la région.
La question demeure particulièrement sensible dans l’historiographie contemporaine, notamment en raison des usages qui peuvent être faits du passé dans les récits identitaires et nationaux.
Zara Pogossian, spécialiste des études byzantines à l’Université de Florence, insiste pour sa part sur la nécessité de connaître précisément la bibliographie consacrée à ces questions, y compris les publications dont certaines interprétations sont discutées au sein de la communauté scientifique.
« Il est évidemment important de connaître ce type de publications, d’en souligner le caractère problématique et de porter ces problèmes à l’attention de tous ceux qui travaillent dans le domaine des études arméniennes », explique-t-elle.
Elle souligne toutefois la nécessité de maintenir le dialogue avec les chercheurs turcs qui ne s’inscrivent pas dans les lectures historiographiques qu’elle critique : selon elle, certains chercheurs peuvent et doivent continuer à travailler avec leurs homologues internationaux sur une base scientifique.
Le responsable d’une des publications de la revue Armeniaca évoque lui aussi les difficultés rencontrées lors de l’évaluation de certains ouvrages consacrés à l’histoire de l’Arménie, notamment lorsque leur argumentation s’accompagne, selon lui, d’un langage incompatible avec les exigences d’une publication scientifique.
Lorsque les sources disparaissent
Si les débats sur la fiabilité des sources occupent une place importante dans la recherche, un autre problème apparaît plus immédiat encore : la disparition physique des sites et des documents qui constituent les sources mêmes du travail scientifique.
Le projet RePaZ, hébergé au sein de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), s’inscrit dans cette réflexion. Il poursuit trois objectifs complémentaires : fédérer la recherche consacrée au patrimoine en danger, développer une réflexion méthodologique sur les recherches menées à distance dans les zones de crise et soutenir les chercheurs en exil ou en situation de danger.
Sipana Tchakerian, qui présente le projet, évoque également les dispositifs destinés aux chercheurs concernés : bourses, appels à projets, aides d’urgence ou encore accompagnement administratif. L’objectif est de maintenir les conditions nécessaires à une recherche scientifique de qualité, y compris lorsque les chercheurs ne peuvent plus travailler directement sur le terrain.
Documenter l’Artsakh pour préserver les traces du patrimoine
Cette problématique se retrouve dans le projet Hishatakaran, présenté par Anna Leyloyan-Yekmalyan, professeure de langue et civilisation arméniennes à l’INALCO.
Lancé en juin 2023, ce projet académique vise à documenter le patrimoine culturel matériel de l’Artsakh et à recenser les monuments historiques et culturels susceptibles d’être menacés.
À la suite des événements de septembre 2023, son champ d’action a été élargi afin de couvrir l’ensemble des monuments répertoriés du territoire.
Le projet repose sur une documentation systématique destinée à préserver les informations disponibles sur ces sites et à rendre ces données accessibles aux chercheurs et au public. Il est financé par la Fondation Calouste Gulbenkian et mis en œuvre avec le soutien de la Fondation INALCO et de l’organisation non gouvernementale Hishatakaran en Arménie.
Mais la numérisation ne constitue pas, à elle seule, une garantie contre la déformation ou la disparition des informations.
« Les tentatives de déformation des faits, la propagation massive des contre-vérités et, plus particulièrement, la désinformation sont malheureusement fréquentes. Notre projet a précisément pour objectif de contribuer à la création de bases de données scientifiques permettant de contrer ces pratiques », explique Anna Leyloyan-Yekmalyan.
Elle souligne également les limites propres aux archives numériques : les images et les documents peuvent être modifiés, recadrés ou sortis de leur contexte.
L’équipe de Hishatakaran ne se contente donc pas de numériser des documents. Les données sont issues de relevés de terrain, confrontées à différentes sources historiques et scientifiques, puis organisées et documentées sous la forme de véritables « passeports des monuments ».
Le projet doit également faire face à des cyberattaques répétées, qui ont parfois rendu le site temporairement inaccessible. Les archives font néanmoins l’objet de sauvegardes systématiques.
Le numérique ne remplace pas la conservation matérielle
Pour Anna Leyloyan-Yekmalyan, la documentation numérique doit rester un moyen au service d’un objectif plus large : identifier, documenter et transmettre le patrimoine.
« La numérisation seule ne remplace en aucun cas le travail matériel de restauration, de conservation et de sauvegarde des monuments, des manuscrits et des autres biens patrimoniaux. Ces deux approches sont complémentaires et doivent être menées simultanément. »
La distinction est essentielle. La préservation numérique protège l’information, en facilite la consultation et permet sa transmission au-delà des frontières. La conservation matérielle, elle, protège l’existence physique des objets, des manuscrits et des monuments.
L’enjeu devient donc double : préserver les traces et préserver ce qui les porte.
Des monuments déjà disparus
Le risque n’est pas théorique. Plusieurs chercheurs présents au congrès ont rappelé que certains monuments arméniens n’existent désormais plus.
La philologue italienne Irene Tinti, qui travaille sur des textes produits par la communauté catholique active au monastère arménien de Krna au XIVᵉ siècle, évoque ainsi la disparition de ce site, situé dans l’actuel Nakhitchevan.
Selon les travaux du projet Caucasus Heritage Watch, certaines parties du monastère étaient encore visibles au début des années 2000 avant sa disparition ultérieure. Ce type de situation illustre les difficultés auxquelles sont confrontés les chercheurs lorsqu’ils tentent de documenter des patrimoines dont l’existence matérielle peut être remise en cause.
Dans ce contexte, la documentation préalable des sites acquiert une importance considérable. Elle permet de conserver des informations scientifiques sur leur architecture, leur localisation, leurs inscriptions et leur histoire, même lorsque leur état physique se dégrade ou que leur accès devient impossible.
L’arménologie face à un changement d’échelle
Les discussions du IIIᵉ Congrès international des études arméniennes montrent ainsi que la préservation du patrimoine arménien ne peut plus être envisagée sous le seul angle de la conservation matérielle.
Elle implique également un travail de recherche, de critique des sources, de documentation et de transmission.
Comme le souligne Ara Khzmalyan, le directeur du Matenadaran, la sauvegarde du patrimoine est aujourd’hui étroitement liée à la nécessité de préserver les conditions d’une recherche scientifique rigoureuse.
Le numérique ouvre de nouvelles possibilités considérables : il permet de documenter des sites inaccessibles, de mettre des archives à la disposition de chercheurs du monde entier et de constituer des bases de données durables. Mais il ne peut se substituer à la conservation physique des monuments et des manuscrits.
À l’issue de ce congrès consacré notamment à l’héritage de Mkhitar Sébastatsi, une idée se dégage : l’avenir de l’arménologie dépend autant de sa capacité à produire de nouvelles connaissances que de sa capacité à protéger les sources sur lesquelles ces connaissances reposent.
La rigueur scientifique, la documentation systématique, la coopération internationale et la sauvegarde matérielle apparaissent ainsi comme les quatre conditions complémentaires d’une transmission durable du patrimoine arménien.