De Plovdiv à la mer Noire, sur les traces du patrimoine arménien de Bulgarie

Des maisons de marchands aux plafonds peints, des églises discrètes dans les centres-villes et des khatchkars dressés à l’ombre des arbres, la Bulgarie conserve un patrimoine arménien souvent méconnu. Héritage d’une présence pluriséculaire, il raconte autant la prospérité des commerçants que l’exil des réfugiés et l’enracinement d’une communauté qui a durablement marqué plusieurs villes du pays.

 

Par Mathieu Lemoine (texte et photographies)

Une maison venue d’un autre monde

Le visiteur qui gravit les ruelles pavées du Vieux Plovdiv est rapidement happé par les façades colorées des grandes maisons de marchands du XIXe siècle. Parmi elles, une demeure attire particulièrement le regard : la maison Hindliyan.

Derrière sa façade bleue et ses galeries de bois s’ouvre un univers inattendu. Chaque pièce possède sa propre tonalité. Les plafonds sont peints ou sculptés, les murs couverts de guirlandes et de motifs floraux, les niches ornées de paysages lointains. Dans l’un des salons, une fontaine distribuait autrefois de l’eau parfumée à la rose pour accueillir les visiteurs. Une salle de bains chauffée par le sol associait, elle, des éléments du hammam oriental à un système évoquant l’hypocauste romain. La maison n’était pas seulement un lieu d’habitation : elle devait impressionner.

Son propriétaire était Stepan Manouk, un riche marchand arménien connu sous le nom de Stepan Hindliyan. Selon l’histoire transmise par le musée, son surnom faisait référence à ses liens commerciaux avec l’Inde. Sa fortune s’inscrivait dans les réseaux qui reliaient alors Plovdiv à Constantinople, à la Méditerranée et à des horizons beaucoup plus lointains.

Les décors intérieurs mettent cette ouverture en scène. Des paysages représentant notamment Venise, Alexandrie, Saint-Pétersbourg ou les îles des Princes transformaient la demeure en carte du monde. Ils rappelaient aux invités les voyages du propriétaire et la puissance économique de sa famille. Réalisées en quelques mois par deux maîtres de la ville de Tchirpan, les peintures furent retrouvées sous plusieurs couches de badigeon lors de la restauration menée dans les années 1970.

 

 

Le salon circulaire et son plafond rayonnant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cabinet de travail, aux boiseries sombres et aux tons verts.

 

L’un des salons bleus de la demeure.

Une niche peinte évoquant les voyages et les horizons lointains.

L’un des plafonds les plus richement décorés de la maison.

 

La maison Hindliyan ne raconte pourtant pas uniquement la réussite d’une élite marchande arménienne. Elle est aussi associée à l’histoire de l’exil. D’après les informations présentées sur place, la famille quitta la demeure en 1915 afin qu’elle puisse servir à l’accueil d’Arméniens fuyant les violences dans l’Empire ottoman. Jusqu’à sa transformation en musée, vingt-trois familles arméniennes s’y seraient relayées.

Cette continuité entre prospérité, refuge et mémoire donne au bâtiment une portée particulière. Ses salons furent d’ailleurs choisis comme décor pour une partie du film des frères Taviani, Le Mas des alouettes, adapté du roman d’Antonia Arslan sur le génocide arménien. Un lieu construit pour afficher une fortune commerciale est ainsi devenu, au fil du XXe siècle, un espace de survie puis de transmission.

Une présence plus ancienne que les exils du XXe siècle

L’histoire des Arméniens en Bulgarie ne commence toutefois ni en 1915 ni même avec les massacres hamidiens de la fin du XIXème siècle. Des populations arméniennes sont attestées dans les Balkans depuis le haut Moyen Âge, notamment à la faveur des déplacements organisés par l’Empire byzantin. Sous la domination ottomane, commerçants, artisans et familles s’établissent durablement dans plusieurs villes de l’actuelle Bulgarie.

Les persécutions de la fin du XIXe siècle, puis le génocide et les violences qui l’accompagnent au début du XXe, renforcent donc des communautés déjà présentes. Elles modifient néanmoins profondément leur composition. À la figure du marchand installé depuis plusieurs générations s’ajoute celle du réfugié contraint de recommencer sa vie dans une ville inconnue.

Cette histoire se lit encore dans le paysage urbain. Plovdiv, Varna, Bourgas, Sofia ou Roussé conservent des églises, des écoles, des associations, des cimetières et des monuments liés à la présence arménienne. Ils ne forment pas toujours des quartiers immédiatement visibles, mais composent une géographie discrète à l’intérieur des villes bulgares.

 

Plovdiv, un patrimoine au cœur de la ville

La maison Hindliyan n’est pas un monument isolé. Elle s’inscrit dans le tissu cosmopolite du Vieux Plovdiv, où Bulgares, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs ont longtemps vécu dans des espaces voisins tout en conservant leurs institutions religieuses et communautaires.

À proximité se trouve l’église apostolique arménienne Sourp Kevork, l’un des principaux centres de la vie arménienne locale. La présence de la communauté dans cette partie de la ville rappelle que les Arméniens ne furent pas seulement des réfugiés de passage. Ils contribuèrent aux échanges commerciaux, à l’artisanat et à la culture urbaine de Plovdiv.

Les grandes maisons du XIXe siècle sont aujourd’hui souvent intégrées au récit de la Renaissance nationale bulgare. La maison Hindliyan en révèle néanmoins la dimension plurielle. La prospérité de Plovdiv, l’ancienne Philippopolis, fut aussi celle d’une cité ottomane multiethnique, insérée dans des réseaux commerciaux dépassant largement les frontières de la Bulgarie actuelle.

 

Varna, entre foi et mémoire

Sur la côte de la mer Noire, la présence arménienne prend une autre forme. À Varna, l’église apostolique Saint-Sarkis demeure un lieu de culte et de rassemblement. L’édifice actuel, élevé au XIXe siècle sur le site d’un sanctuaire plus ancien, se distingue par sa pierre apparente et son petit clocher.

La cour de l’église rassemble plusieurs formes de mémoire. Un khatchkar adossé au mur reprend les motifs de la pierre-croix arménienne. Une porte sculptée, des stèles et des monuments commémoratifs inscrivent l’histoire de la communauté dans l’espace religieux. La mémoire du génocide y côtoie celle des générations qui ont reconstruit leur vie en Bulgarie.

À Varna, ce patrimoine n’est donc pas figé dans un musée. L’église conserve une fonction religieuse, sociale et mémorielle. Elle relie la communauté contemporaine à une histoire plus longue, faite à la fois d’enracinement local et de liens maintenus avec le monde arménien.

 

L’église apostolique arménienne Saint-Sarkis de Varna. Photo: Mathieu Lemoine.

 

Khatchkar installé contre le mur de l’église Saint-Sarkis.

La porte sculptée de l’église, ornée de motifs religieux.

Stèle commémorative dans la cour de l’église.

Monument mémoriel dans l’enceinte de la paroisse arménienne.

 

Bourgas, une église dans la ville contemporaine

Plus au sud, Bourgas offre une image différente de cette continuité. L’église apostolique arménienne Sainte-Croix, Sourp Khatch, se trouve aujourd’hui entourée d’immeubles, de commerces et de rues animées. Son volume bas, construit en pierre, et son clocher se détachent sur un environnement urbain beaucoup plus récent.

Ce contraste est précisément ce qui rend le lieu parlant. L’église n’est pas un monument déplacé hors du temps : elle fait partie du centre-ville, de ses transformations et de son quotidien. Un khatchkar placé près de l’entrée, les plaques commémoratives et les activités de la paroisse rappellent néanmoins la spécificité de son histoire.

Comme à Varna, la mémoire du génocide n’y efface pas la vie présente. L’église demeure un lieu de culte et de rencontre pour les Arméniens de Bourgas. Elle résume ainsi une partie de l’expérience arménienne en Bulgarie : une communauté profondément intégrée à la société locale, tout en restant attachée à ses institutions, à sa mémoire et à ses traditions.

 

L’église apostolique arménienne Sainte-Croix de Bourgas, entourée par la ville contemporaine. Photo : Mathieu Lemoine.

 

Un patrimoine partagé

La Bulgarie n’est généralement pas la première destination qui vient à l’esprit lorsque l’on évoque le patrimoine arménien. Pourtant, de Plovdiv à la mer Noire, une géographie arménienne du pays se dessine progressivement.

Les plafonds peints de la maison Hindliyan, la pierre de l’église Saint-Sarkis, les khatchkars et les monuments commémoratifs ne sont pas seulement les vestiges d’une minorité. Ils racontent aussi l’histoire de villes façonnées par les circulations, les échanges commerciaux et l’arrivée de populations contraintes à l’exil.

 

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