Une exposition pour se souvenir de la répression soviétique

Հասարակություն
08.04.2026

En accueillant du 13 mars au 1er avril 2026 une exposition documentaire sur la répression soviétique en Arménie, le Musée d’Art Moderne d’Erevan offrait de plonger son regard dans un aspect encore trop mal connu de l’histoire du pays. De la succession des documents, témoignages et encarts, se dégage une histoire de la répression en trois phases : la terreur stalinienne, qui culmine dans les grandes purges de l’année 1937 ; la résistance, via les mouvements populaires des années 1960 ; la mémoire, enfin, assumée publiquement à partir de 1991 mais dont on se rend bien compte qu’elle n’avait jamais cessé d’être entretenue.

 

Marius Heinisch

Une terreur commune

Au Musée d’Art Moderne d’Erevan, une salle ronde, dévolue aux expositions temporaires, est partagée en deux : d’un côté, au mur, une frise refait la chronologie des répressions soviétiques en Arménie ; de l’autre, lui fait face un présentoir avec objets d’époque, flanqué de deux écrans où des témoins de l’histoire la racontent.

La frise est achevée, les vidéos tournent en boucle, avec ou sans visiteurs. Car c’est d’une période révolue qu’il est ici question, celle de l’URSS qui, en Arménie comme ailleurs, n’a pas duré sans répression. Anna Margolis, qui a conçu l’exposition avec Aren Vanyan pour le Zwetaeva zentrum Freiburg dans le cadre du projet « Fearless hope : armenian-german dialogue » la considère toutefois comme pleinement actuelle. C’est que la plaie laissée par les répressions est non seulement toujours ouverte, mais surtout méconnue, mal connue, plus ignorée que niée par un État arménien dont la priorité mémorielle est, bien sûr, dirigée vers le génocide de 1915. D’où la nécessité d’en (re)passer par la chronologie. Très progressive, fort détaillée, elle n’omet rien de ce qui a constitué, dans la République soviétique socialiste d’Arménie qui dura de 1920 à 1991, une brutale et sanglante répression d’État.

 


Anna Margolis

Les vagues de répressions rapprochent l’Arménie des autres RSS ; c’est le lot commun des peuples de l’Union d’avoir vécu arrestations, déportations et exécutions. En Arménie, la terrible année 1937 fait presque 9000 arrêtés et 5000 morts pour une petite population qui dépasse à peine le million.

Les images choisies pour l’illustrer, montrant des Arméniens affamés et déguenillés dans des trains lancés vers l’extrême-nord russe, auraient pu tout aussi bien être prises au même moment en Ukraine, en Tchétchénie ou au Kazakhstan. Sur l’une d’entre elles, une petite troupe d’Arméniens aux mines éreintées entoure un cercueil. C’est celui de Sofia Lalayan, morte à 101 ans dans un camp de travail sibérien, déportée un an auparavant, c'est-à-dire, à 100 ans...

 

La spécificité des répressions soviétiques en Arménie tient peut-être aux efforts de Moscou pour y contenir une conscience nationale qu’elle savait féroce, et d’autant plus viscérale qu’elle survivait à peine à un génocide. La plupart des 1400 officiers arrêtés en 1920 par les Soviétiques ont été tirés des rangs du parti nationaliste Dashnak. Et tous les ouvrages sur l’histoire de l’Arménie pré-soviétique ont été, par la même occasion, proscrits.

 

Pourtant, et la frise de l’exposition y insiste, Moscou a bien su utiliser le sentiment national arménien lorsque celui-ci pouvait servir de levier. Alors que l’URSS lorgne sur l’ouest du plateau anatolien, formellement acquis par la Turquie voisine en 1923 dans le Traité de Lausanne, reparaît incidemment en 1944 le journal apostolique Etchmiadzine… Et c’est encore le sentiment national que fait tactiquement jouer l’Union Soviétique en 1946 pour susciter dans la diaspora arménienne, dispersée par le génocide, une grande vague de repatriation. Plus de 360 000 arméniens diasporiques font la demande, et 100 000 débarquent vraiment au port de Batoumi, où ils sont convoyés vers la RSS d’Arménie… qu’ils ne pourront plus jamais quitter. La grande déportation de 1949 ne les épargnera nullement.

 

Résistance clandestine, mouvement national

Étouffé, minoré, détourné le sentiment national arménien ne disparaît pas pour autant et engage, à compter des années 1960, un rapport de force plus direct avec le pouvoir soviétique. Deux phénomènes se répondent, l’un en miroir de l’autre. D’un côté les grandes manifestations populaires de 1965 qui, commémorant les cinquante ans du génocide, obtiennent de Moscou la construction d’un mémorial dédié ; de l’autre, des réseaux dissidents et clandestins qui se structurent progressivement, avec la diffusion des premiers tracts anti-soviétiques ou la création, en 1966, de l’AMK, parti indépendantiste et non-violent.

 

 

Ces deux faces de la renaissance nationale se trouvent parfois des fronts communs, comme en 1977 quand la condamnation à mort, dans un procès fort opaque, du militant nationaliste arménien Stepan Zatikian pour sa participation présumée aux attentats du métro de Moscou suscite une vague d’indignation en Arménie. Ces luttes nationales restent toutefois contenues dans le cadre soviétique, comme en atteste le mouvement du Karabagh, monté en 1988 pour obtenir le rattachement de la province d’Artsakh à la RSS d’Arménie, sans que ne pointe à l’horizon l’idée d’indépendance nationale.

 

Une mémoire en chantier

L’indépendance est ainsi acquise en 1991 dans la confusion suscitée par l’effondrement brutal du système soviétique. Les autorités en charge doivent bâtir en urgence un nouveau discours officiel, qui marque sa différence avec la période soviétique sans pour autant la rejeter tout d’un bloc. D’où le caractère progressif de la mémoire des répressions : si la statue de Lénine, qui trônait sur l’actuelle Place de la République d’Erevan, est immédiatement déboulonnée, il faut attendre 1994 avant que le Président Ter Petrossian ne fasse voter une loi de réhabilitation pour les victimes des grandes répressions.

Les premières années de la jeune République d’Arménie sont en réalité phagocytées par une terrible guerre au Karabagh (1992-1994), urgence qui ne laisse que peu de temps et d’espace aux questions mémorielles, pourtant objets d’effervescence intellectuelle dans d’autres anciennes RSS. Le premier monument commémorant les victimes des répressions est une modeste stèle installée en 1999 dans le centre-ville d’Erevan. Un plus grand monument, construit au sommet de la Cascade et - comme un symbole - en face du Parc de la Victoire soviétique conte l’Allemagne nazie, est inauguré en 2008. Moins par tabou que par désintérêt, aucun officiel du gouvernement arménien ne s’y est rendu depuis.

 

 

La mémoire ne pouvant pas toujours émerger seule, elle tient aussi à l’existence des travaux historiques qui viennent, recueillant témoignages et documents, lui donner corps. Ainsi de l’exposition, qui consacre la moitié de son espace à présenter des objets – valises, documents, journaux personnels, photographies d’époque – comme l’on fournirait autant de preuves. Pour son volet historique, elle repose aussi sur le travail de Hranush Kharatyan et Gayane Shagoyan, chercheuses de l’organisation « Hazarashen », ainsi que sur l’ouvrage de Vardan Harutyunyan consacré à l’histoire des mouvements dissidents et clandestins en Arménie après 1953.

 

Même dans un pays de trois millions d’âmes, la mémoire n’est jamais un consensus. Terrain des batailles politiques, elle rassemble autant qu’elle divise. Le projet de construire une statue à la gloire d’Anastase Mikoyan, haut-fonctionnaire soviétique de nationalité arménienne, est ainsi avorté après la découverte dans les années 2010 d’une lettre dans laquelle il offre à Staline de porter plus haut encore le nombre d’exécutions en Arménie prévues par Lavrenti Beria. Suscitant polémique, l’épisode invite chacun en Arménie à regarder à l’intérieur de son histoire familiale.

 

Une part de cette mémoire, délaissée par des autorités plus soucieuses de commémorer les différents épisodes du génocide, est ainsi prise en charge par la société. En témoigne l’érection, en 2015 à Gyumri, d’un monument communautaire dédié aux victimes du pouvoir soviétique. L’exposition « Meradranqe Hay » pourrait bien en être un jalon. Sur un pan de mur, une phrase à la craie y interpelle les visiteurs : « Y avait-il des victimes de répression dans votre famille ? ». La craie est encore là, à disposition, mais bien entamée. En dessous de la question, des dizaines de petites croix lui ont répondu en silence.