
Quatre cinéastes arméniens, quatre cinéastes internationaux et quatre courts-métrages à concevoir en binôme, dans un calendrier particulièrement resserré. Avec Next Step Studio Armenia, la Semaine de la Critique entend offrir une visibilité internationale à une nouvelle génération de réalisateurs, tout en mettant en valeur les capacités de l’industrie cinématographique arménienne. Produits et tournés en Arménie avec des équipes locales, les films seront ensuite présentés à Cannes. À Erevan, la productrice française Dominique Welinski, à l’origine du programme, revient sur sa philosophie, ses contraintes et les ambitions de cette édition arménienne.
Propos recueillis par Paul Van der Stegen
Comment est née l’idée de ce programme ?
L’idée remonte à 2012 ou 2013. La commission du cinéma de Taïwan m’avait proposé d’organiser un marché de coproduction sur place. Je ne trouvais pas que ce soit nécessairement le dispositif le plus adapté. Je leur ai dit : si vous voulez montrer que vous avez de jeunes talents et une industrie capable de produire des films destinés au marché international, faisons des films plutôt qu’un marché de coproduction.
Je constatais aussi que certains pays étaient très peu représentés sur le marché international, non pas parce qu’ils manquaient de talents, mais parce qu’ils ne savaient pas toujours comment y accéder. Dans les marchés de coproduction, je voyais également des réalisateurs très inquiets à l’idée de travailler avec l’Europe, et particulièrement avec la France. Le programme devait aussi montrer que la coproduction peut être une rencontre plutôt qu’une dépossession.
Enfin, le financement d’un premier long métrage peut prendre trois ans, parfois beaucoup plus. Pendant ce temps, les réalisateurs ne tournent pas forcément. Ils peuvent arriver sur le plateau de leur premier long après plusieurs années d’interruption. Je voulais leur permettre de continuer à pratiquer, tout en mettant à l’épreuve cette idée selon laquelle le cinéma serait un langage universel : que se passe-t-il lorsque l’on réunit deux réalisateurs qui ne se connaissent pas, ne parlent pas la même langue et viennent de cultures différentes ? Peuvent-ils trouver un langage commun par le cinéma ? Chaque édition associe donc quatre cinéastes locaux à quatre cinéastes internationaux, tous en train de développer leur premier long-métrage. Ensemble, ils coécrivent et coréalisent quatre courts-métrages.
Pourquoi avoir choisi l’Arménie pour cette édition ?
Je suis venue ici pour la première fois en 2018 ou 2019. J’ai rencontré de nombreux jeunes cinéastes arméniens et géorgiens et je me suis demandé pourquoi nous voyions si peu de films arméniens à l’international. Cela ne voulait évidemment pas dire qu’il n’existait pas de talents. L’Arménie me semblait donc être un territoire idéal pour le programme : c’était une opportunité de mettre en avant ses jeunes réalisateurs et son industrie cinématographique. Mais il a fallu cinq ou six ans pour trouver un producteur local capable de réunir le financement nécessaire.
Depuis le début, chaque édition est intégralement financée par son pays d’accueil. Je n’ai jamais trouvé un centime en France pour ce programme, notamment parce qu’il ne rentre dans aucune case traditionnelle. Tout doit être réalisé en six mois : les films sont écrits, tournés et terminés dans un délai qui ne permet pas de passer par les procédures habituelles de financement françaises.
Le programme a longtemps été associé à la Quinzaine des Cinéastes avant de rejoindre la Semaine de la Critique. Ce changement modifie-t-il sa ligne éditoriale ?
A priori, non. À la Quinzaine, le programme s’appelait La Factory, mais il possédait déjà sa propre ligne éditoriale. Il était présenté en préouverture et ne faisait pas directement partie de la sélection.
Dans l’absolu, le rapprochement avec la Semaine de la Critique est très logique. Celle-ci est consacrée aux premiers et deuxièmes films et possède déjà Next Step, un programme qui accompagne pendant un an des cinéastes passés par sa sélection de courts-métrages dans le développement de leur premier long. Next Step Studio vient compléter ce travail en leur permettant de retourner concrètement sur un plateau. Le passage de la Quinzaine à la Semaine ne change donc pas ma manière de choisir les cinéastes ou d’accompagner les films. En revanche, l’environnement de la Semaine correspond parfaitement à la philosophie du programme.
La garantie d’une présentation à Cannes ne risque-t-elle pas de créer un “effet paillettes” ?
Cannes reste un mot magique. C’est aussi ce qui permet de financer le programme. Si j’annonçais simplement que nous allions produire quatre courts-métrages et les présenter dans un festival moins connu du grand public, je ne trouverais probablement pas les financements.
Cette perspective met évidemment les réalisateurs sous pression. Elle peut même, dans certains cas, les paralyser. Mais le programme doit précisément leur permettre de devenir visibles et d’être identifiés sur le marché international. Les huit cinéastes se situent à peu près au même stade de leur carrière. Ils ne sont pas toujours connus des marchés de coproduction et n’ont pas nécessairement encore constitué de réseau international.
La projection à Cannes est garantie, mais cela ne veut pas dire que tout est permis. Il est hors de question pour moi de présenter un film dont j’aurais honte. Je le dis très clairement aux réalisateurs. Ils vont être vus à Cannes : à eux de décider avec quel film ils veulent y être vus.
Comment formez-vous les binômes de réalisateurs ?
Aujourd’hui, je fonctionne essentiellement au feeling. J’ai essayé d’utiliser des critères plus précis, mais ils ne marchaient pas. Au départ, je réunissais des cinéastes dont les univers me semblaient proches. C’était une erreur : j’avais oublié les egos des réalisateurs. Expliquer à quelqu’un que l’on a trouvé, à l’autre bout du monde, un cinéaste qui fait à peu près la même chose que lui n’est pas nécessairement la meilleure manière de commencer une collaboration.
J’ai également essayé de constituer systématiquement des binômes mixtes, en me disant que certaines règles de politesse faciliteraient peut-être le travail. Mais les questions de genre et d’identité sont devenues bien plus complexes, et ce critère n’avait plus vraiment de sens.
Je connais généralement mieux les réalisateurs internationaux que les réalisateurs locaux. J’essaie donc surtout de sentir quelles personnalités pourraient travailler ensemble. Cela ne nous met jamais totalement à l’abri des disputes, mais les désaccords font aussi partie de l’exercice. Les cinéastes arméniens ne choisissent pas leur partenaire.
Comment le travail est-il réparti entre vous et le producteur arménien ?
Je choisis d’abord les réalisateurs internationaux. Depuis que le programme a rejoint la Semaine de la Critique, je sélectionne au minimum l’un d’entre eux parmi les cinéastes déjà passés par ses courts-métrages.
Un appel à candidatures est ensuite organisé localement. Je lis tous les dossiers avec le producteur arménien. Nous examinons les précédents courts-métrages des candidats, leur projet de premier long et leur lettre de motivation. Coécrire et coréaliser avec une personne que l’on ne connaît pas est un exercice très particulier, que peu d’entre eux ont déjà pratiqué. En revanche, je ne prétends absolument pas savoir produire en Arménie. Je ne parle pas la langue, je ne connais ni les équipes ni le fonctionnement local. Toute la production est donc gérée par le producteur arménien. Je l’accompagne pendant l’écriture afin de vérifier que les projets restent réalisables dans les conditions prévues, mais je m’en remets totalement à son expertise pour la production proprement dite.
Quelles contraintes imposez-vous aux films ?
Les courts-métrages doivent durer environ quinze minutes. Je demande généralement entre dix et douze séquences, pas plus de trois personnages principaux et pas plus de trois lieux de tournage importants. Les films sont tournés en cinq jours, nous ne pouvons donc pas passer notre temps à déplacer les équipes. Les tournages doivent également rester à Erevan ou à une trentaine de minutes de la ville. L’essentiel de l’industrie cinématographique arménienne se trouve ici et nous n’avons pas les moyens de déplacer toute une équipe pendant plusieurs jours à l’autre bout du pays.
Au fil des éditions, chaque difficulté rencontrée a donné naissance à une nouvelle règle. Depuis une édition en Afrique du Sud, par exemple, j’interdis les animaux — sauf éventuellement ceux des réalisateurs. Là-bas, on avait commencé à me proposer un éléphant ou un crocodile… La règle la plus contraignante en Arménie est que les réalisateurs locaux ne pourront pas travailler avec leur directeur de la photographie habituel. La relation entre un réalisateur et son chef opérateur peut être tellement forte qu’elle ne laisserait aucune place au coréalisateur international. Il faut que chacun accepte de sortir de ses habitudes.
Le calendrier est lui aussi particulièrement resserré...
Les binômes ont environ trois mois pour écrire. La préparation commence ensuite localement, tandis que le réalisateur international participe à distance au casting, aux repérages et aux autres décisions. Lorsque nous arrivons, nous disposons d’une semaine de préparation commune, puis de cinq jours de tournage, cinq jours de montage et une dizaine de jours de postproduction. Ensuite, la prochaine fois que nous nous retrouvons tous, c’est à Cannes. C’est intense, mais cela oblige les réalisateurs à écrire en fonction des moyens disponibles et à prendre de vraies décisions avant le tournage. Je leur dis de ne pas chercher à se couvrir en multipliant les prises et les versions. Au départ, ces contraintes sont économiques. Mais, à l’arrivée, elles donnent de la liberté.
Avec quels moyens les films arméniens seront-ils produits ?
Je ne décide pas du budget des courts-métrages : cela relève du producteur local. D’un pays à l’autre, les budgets ont varié entre environ 8 000 et 50 000 euros par film. En Arménie, je pense que nous serons plus proches de 30 000 euros. En revanche, je tiens à ce que tous les participants soient rémunérés : les réalisateurs, les acteurs et les techniciens. Les jeunes cinéastes ont souvent un autre emploi et doivent continuer à vivre. Le programme les mobilise pendant une période importante ; il me paraît donc indispensable de les payer.
Tout ce qui apparaît à l’écran ou participe à la fabrication des films sera arménien : les techniciens, les assistants, les directeurs de la photographie, la musique et même les affiches. Le réalisateur international et moi sommes surtout là pour compliquer l’exercice. L’objectif est aussi de montrer que l’industrie arménienne est capable de produire intégralement des films destinés au marché international.
N’est-il pas contradictoire de vouloir promouvoir l’industrie locale tout en imposant la présence d’un réalisateur étranger ?
Je ne le pense pas. Le but est de confronter deux visions du cinéma et de voir comment elles peuvent s’enrichir sans s’annuler. Il ne s’agit absolument pas d’un programme dans lequel des réalisateurs internationaux viendraient donner des leçons aux Arméniens. Ils se trouvent au même niveau de carrière. L’expérience doit être bénéfique dans les deux sens.
L’impulsion initiale du sujet doit d’ailleurs venir du réalisateur local. Nous n’allons pas prendre une histoire slovène et l’adapter artificiellement à l’Arménie. Le cinéaste international ne connaît pas suffisamment le pays pour cela. Ce que je cherche, c’est un portrait de l’Arménie contemporaine à travers les yeux de ses jeunes réalisateurs : de quoi ont-ils envie de parler aujourd’hui ?
Comment avez-vous sélectionné les quatre réalisateurs arméniens ?
Nous avons reçu 25 candidatures, dont 20 déposées par des femmes. Douze projets ont été présélectionnés. Juliette Canon, qui s’occupe des courts-métrages à la Semaine de la Critique, a lu toute cette présélection et participé aux entretiens. Nous avons choisi les quatre réalisateurs à l’unanimité, sans aucune hésitation. Trois femmes et un homme ont finalement été retenus. Ils ont entre 25 et 40 ans, viennent d’horizons très différents et développent des projets de longs métrages qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. C’est justement ce qui rend cette sélection intéressante.
Les quatre réalisateurs internationaux seront annoncés le 19 août, à Sarajevo, puis les binômes seront dévoilés dans la foulée.
L’appel à candidatures était réservé aux cinéastes vivant en Arménie. Pourquoi ne pas l’avoir ouvert à la diaspora ?
Parce que le programme porte sur l’Arménie et sur son industrie cinématographique locale. Nous avons reçu de nombreux appels et messages de membres de la diaspora qui ne comprenaient pas pourquoi ils ne pouvaient pas candidater. Mais il ne s’agit pas de Next Step Studio diaspora arménienne.
Le problème auquel nous voulons répondre est précisément le manque de visibilité du cinéma produit ici. Lorsque des membres de la diaspora reviennent tourner en Arménie, ils peuvent apporter un regard extérieur très intéressant, mais ce n’est pas le même exercice. Cette édition doit permettre aux cinéastes qui vivent et travaillent dans le pays de montrer leur propre vision de l’Arménie.
Les projets arméniens restent-ils marqués par des thèmes récurrents ?
Un peu moins que je ne l’imaginais. Les projets parlent surtout de la manière de vivre ici aujourd’hui. On retrouve des problématiques universelles : le couple, les enfants, l’adoption, la maternité ou encore les mères porteuses. Ce qui me frappe surtout depuis plusieurs années, dans de nombreux pays, c’est la place centrale occupée par les personnages féminins. Il s’agit souvent de femmes ou de mères. Cela dit quelque chose des sociétés dans lesquelles nous travaillons.
En Arménie, j’ai parfois l’impression que les hommes et les femmes ne vivent pas exactement dans le même pays. La société reste très patriarcale, mais il y a aussi les conséquences de la guerre, du service militaire et de l’émigration. Une jeune actrice de 28 ans me disait récemment qu’elle ne connaissait presque aucun homme de son âge autour d’elle : certains sont à l’armée, d’autres sont morts pendant la guerre, d’autres encore sont partis étudier et ne sont jamais revenus. Ce sont souvent les femmes qui restent.
Les histoires sont donc politiques, même lorsqu’elles ne parlent pas frontalement de politique. Il existe aussi une forme d’autocensure : on ne se dit pas officiellement que l’on ne peut pas écrire quelque chose, mais que ce projet ne sera jamais financé. Cela existe partout, même si l’autocensure peut être politique dans certains pays et davantage commerciale dans d’autres.
Comment accompagnez-vous des histoires aussi éloignées de votre propre expérience ?
Je ne me permets pas de porter un jugement moral. Je pose des questions pour essayer de comprendre. Je crois réellement que le cinéma peut être un langage universel, à condition que l’on nous donne les clés d’accès à une histoire. Je ne dirais pas que je m’adapte à chaque pays : je m’en nourris. Je plonge dans la vie quotidienne, dans la nourriture, dans les usages. Mais je n’interviens pas directement dans le contenu profond des histoires. Le producteur local est également là pour expliquer les limites et le contexte. À la fin, mon travail consiste surtout à vérifier que le film tient debout, qu’il est beau et qu’il fonctionne. Je ne demande qu’à être surprise.
Que se passe-t-il après la présentation des films à Cannes ?
Le programme comporte deux étapes. La première est la fabrication du court-métrage et sa présentation à Cannes. Mais les réalisateurs sont aussi choisis en fonction de leur projet de premier long. Après la projection, ils présentent ce projet devant des professionnels. Nous organisons un petit marché de coproduction afin qu’ils puissent rencontrer de potentiels partenaires, ainsi que des représentants de laboratoires ou de fonds internationaux. L’objectif est qu’ils deviennent visibles et identifiables sur le marché.
Les quatre courts-métrages circulent d’abord ensemble, comme un programme unique. Une première arménienne devrait avoir lieu au Golden Apricot. Ils sont ensuite proposés séparément à des festivals, comme n’importe quels autres courts-métrages. Nous travaillons avec une société belge spécialisée dans la vente internationale. Certaines éditions précédentes ont été achetées par des plateformes, et plusieurs films ont également été vendus à Arte ou Canal+. Les revenus sont reversés au producteur local. Je suis rémunérée pour organiser le programme, mais je ne prends pas de part supplémentaire sur l’exploitation des films.
Au-delà des sélections en festival, que reste-t-il durablement du programme ?
Plus de 80 réalisateurs ont déjà participé aux différentes éditions. Certains continuent à écrire ou à tourner ensemble. Une directrice de la photographie philippine a, par exemple, travaillé sur le premier long-métrage d’une réalisatrice singapourienne rencontrée pendant le programme. Une cinéaste philippine développe aujourd’hui un projet avec une réalisatrice cambodgienne.
Les producteurs locaux créent également des liens et peuvent ensuite coproduire ensemble. Pour l’édition arménienne, l’équipe échange avec les producteurs des Philippines et du Portugal afin de bénéficier de leur expérience et de leurs conseils. À mes yeux, c’est le plus beau résultat : le programme ne produit pas seulement quatre films. Il crée un réseau. Les collaborations continuent bien après Cannes, parfois sans que j’intervienne. Ce sont en quelque sorte les enfants et les petits-enfants des premiers films.









