
Près de quatre ans après les affrontements de septembre 2022 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, quatre régions arméniennes demeurent contaminées par des mines et des restes explosifs de guerre. Le Centre de déminage humanitaire et d’expertise, un organisme public, s’efforce de dépolluer plus de 4300 hectares contaminés afin de les rendre de nouveau accessibles et d’y permettre le retour d’une vie civile durable.
Reportage de Paul Van der Stegen (texte et photos)
Une frontière encore marquée par la guerre
À Kechut, un groupe de copines prend le thé. Elles racontent les potins de la semaine : un mariage aura lieu dans quelques jours, la chaleur s’est installée et elles espèrent que le thermomètre ne va pas monter trop haut. En revanche, elles n’ont pas de nouvelles du garçon des champignons.
Toutes connaissent son histoire. Il y a quelques mois, il est parti en ramasser aux abords du village. Depuis, le jeune homme n’est pas revenu. Il serait toujours hospitalisé à Erevan après avoir marché sur un engin explosif. L’accident a marqué le village sans pour autant affoler quiconque. Ici, on est habitué à ce genre d’histoire.
En septembre 2022, les combats avaient largement débordé sur le territoire internationalement reconnu de la République d’Arménie : deux jours de frappes et d’avancées azerbaïdjanaises, notamment autour de Kechut et de Jermuk. Si la situation semble aujourd’hui stabilisée, les traces de la guerre sont toujours présentes. Dans le Vayots Dzor, en 2025, l’État estimait qu’il restait encore 811 505 mètres carrés de territoire potentiellement contaminé.
Levon (les prénoms ont été modifiés), les mains occupées à réparer une veilleuse de son camion, raconte son engagement en 2022. Au moment où sa famille a fui, il est sorti de la voiture et a rejoint volontairement l’armée pour défendre son village. Toute sa vie est ici. Son arrière-grand-père vivait là, lui-même y a toujours vécu. Levon a peur que le conflit reprenne. Pourtant, il l’assure : si Kechut devait de nouveau être attaqué, il reprendrait les armes sans la moindre hésitation. Sa réponse dit moins un désir de combattre que l’absence, à ses yeux, de garanties suffisamment solides pour exclure le retour de la guerre.
Sur les hauteurs, les démineurs travaillent à rendre ce retour moins inéluctable : non pas en préparant un nouveau front, mais en retirant du sol ce que les précédents affrontements y ont laissé.
Centimètre par centimètre, rendre le terrain sûr
À quelques centaines de mètres du village, les équipes du Centre de déminage humanitaire dépolluent une zone contaminée. L’objectif est notamment de sécuriser l’accès à une source d’eau pour les agriculteurs de Kechut.
Les spécialistes présents sont des hommes de plus de cinquante ans, souvent anciens militaires, la peau brûlée par le soleil. Leur mission demande beaucoup de concentration, ils travaillent cinq heures par jour.
Grigor est un ancien colonel de l’armée. La visière sous le bras, il avance doucement en écoutant attentivement le bruit du détecteur. Chaque pas est mesuré, pas un plus grand que l’autre. Il passe et repasse sur des zones délimitées par des cordelettes rouges.
« Il n’y a pas d’humour dans ce travail », lâche-t-il avant de reprendre ses allers-retours. Pour Grigor, une mine ne doit jamais être considérée comme un objet isolé. Celui qui l’a posée savait qu’un spécialiste viendrait un jour tenter de la neutraliser. « La personne qui a posé la mine veut que vous tombiez dans son piège », explique-t-il.
Les « tueurs cachés », comme les démineurs les appellent, font partie de leur quotidien. Lorsque le bruit du détecteur se fait plus fort, leurs gestes ne s’accélèrent pas. Le regard reste fixé sur la terre, le mouvement demeure lent et méthodique.
Vartan, un autre technicien expérimenté, raconte la fierté qu’il éprouve lorsqu’il repère une mine : à cet instant, le sentiment du devoir accompli prend le pas sur la peur. Tous, l’air grave, l’affirment : ils nettoient les terres pour que les habitants puissent retrouver une vie normale. C’est davantage dans les histoires comme celle des champignons que leur peur se cristallise. Vartan raconte : « Il n’y a pas besoin d’aller très loin pour voir les conséquences des mines : dans de nombreux endroits, des mères voient leurs enfants amputés. C’est ce qui est le plus douloureux pour moi. Un enfant peut simplement être là, en train de jouer et il se retrouve à marcher sur un engin explosif. »
Un chantier à long cours
Ce jour-là, Edouard Petrosyan, directeur du Centre de déminage humanitaire, rend visite à ses équipes. Sa venue, assure-t-il, n’a rien d’exceptionnel. Il salue les démineurs et échange quelques mots avec chacun. « Pour moi, ce sont doublement des héros. Je les aime et je les respecte énormément, parce qu’ils aiment les gens et qu’ils travaillent pour eux. ». Des héros presque exclusivement masculins : une seule femme démineuse figure aujourd’hui dans les rangs du Centre.
Le Centre est placé sous l’autorité de l’État arménien, qui décide des zones à traiter en priorité. En parallèle, les Nations unies interviennent par l’intermédiaire du Programme des Nations unies pour le développement, le PNUD, qui accompagne l’opération menée sur les hauteurs de Kechut.
La décontamination de l’Arménie s’inscrit dans le temps long. À mesure que progressent les opérations et la délimitation de la frontière, de nouvelles zones contaminées sont découvertes, élargissant sans cesse le périmètre d’intervention.
Un financement majoritairement arménien mais dépendant de l’aide internationale
Pour les opérations prévues en 2026, le financement public arménien atteindrait environ trois cents millions de drams, contre soixante-quinze millions apportés par les partenaires internationaux, selon le directeur du Centre. L’aide étrangère demeure toutefois déterminante pour l’achat d’équipements, la formation des spécialistes et la modernisation des méthodes de travail.
Parmi les principaux partenaires figurent les États-Unis, l’Union européenne et les Nations unies. La Russie, alliée historique du pays, ne participe pas aux opérations. Des équipements fournis grâce à l’aide européenne auraient, selon Edouard Petrosyan, permis d’accroître fortement la capacité d’intervention du Centre.
Ce soutien international ne se limite toutefois pas à la fourniture de matériel. Le PNUD a, par exemple, permis l’adaptation des normes arméniennes aux normes internationales de la lutte antimines (IMAS) développées par le Centre international de déminage humanitaire de Genève.
À défaut de pouvoir immédiatement débarrasser toutes les terres des explosifs, l’éducation transforme déjà la manière dont les enfants lisent leur environnement. Dans le cadre du soutien du PNUD, des modules éducatifs ont été élaborés et intégrés au programme scolaire national. L’objectif est d’apprendre aux enfants vivant dans les zones contaminées à reconnaître un terrain dangereux ou un engin suspect. D’après les chiffres ncés par les Nations unies, quatre cent mille personnes auraient déjà bénéficié du programme et le nombre d’accidents a fortement diminué.
Un enjeu partagé, sans coopération bilatérale
Les mines et autres engins explosifs menacent les populations civiles des deux côtés de la frontière. En Azerbaïdjan, Mine Action Review estime que 1 166 700 hectares étaient encore contaminés en 2025. Cela représente plus de dix pour cent du territoire azerbaïdjanais. Pour autant, il n’existe pas, à ce jour, de discussions officielles entre Erevan et Bakou pour un programme de coopération en matière de déminage.
Le Centre de déminage humanitaire intervient uniquement sur le territoire de la République d’Arménie et n’est pas chargé de déminer les positions militaires situées le long de la frontière.
À Kechut, la vie continue
De retour à Kechut, le lexique des institutions s’efface devant celui de la vie ordinaire : les robes blanches pendent au balcon.
Yevgenia, plus de quatre-vingt-dix ans, sourit : « Ici, on a oublié ce que c’était que d’avoir peur. » Elle est de celles qui restent et qui espèrent qu’un jour, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la paix sera une réalité vécue. Déminer ne suffira pas à effacer les guerres ni la peur qu’elles ont laissée. Mais chaque parcelle sécurisée retire un morceau de territoire à leur emprise : un chemin peut être emprunté, une source d’eau redevient accessible, un enfant peut jouer plus librement. Dans les montagnes du Vayots Dzor, la paix commence peut-être ainsi, par le retour obstiné de la vie ordinaire.









