Francophonie en Arménie : faire dialoguer les cultures et transmettre un patrimoine vivant
Le 6 octobre, le Matenadaran d’Erevan a accueilli une conférence consacrée à l’identité, au patrimoine et aux valeurs dans l’espace francophone. Organisée par la fondation humanitaire suisse KASA, en partenariat avec l’association française L’Œuvre d’Orient et Le Courrier d’Erevan, la rencontre a réuni des acteurs engagés dans la promotion de la francophonie en Arménie. Au fil des témoignages et des échanges, une conviction commune s’est dégagée : l’ouverture au monde ne se construit pas au détriment des racines, mais s’appuie sur elles.
Par Louna Proniaev, Lucie Kaprielian et Elsa Yegavian
Comment la francophonie contribue-t-elle à façonner notre identité dans un monde en mutation ? Que nous apprennent nos patrimoines sur ce qui nous rapproche, au-delà des frontières et des différences culturelles ? Et comment transmettre cet héritage aux générations futures sans le figer dans le passé ?
C’est autour de ces questions que s’est articulée la conférence organisée le 6 octobre au Matenadaran, l’Institut Mesrop-Machtots de recherche sur les manuscrits anciens, haut lieu de la mémoire et de la culture arméniennes. Animée avec humour et élégance par le chanteur et comédien arménien Hayk Petrosian, la rencontre a proposé une réflexion sur les liens entre l’identité, la diversité culturelle et la francophonie.
À travers les interventions des partenaires de l’événement, puis les témoignages de personnalités issues des milieux associatif, culturel et institutionnel, une même idée a traversé les débats : la francophonie ne se réduit pas à une langue commune. Elle constitue un espace de rencontres, de transmission et de dialogue, dans lequel chaque culture peut affirmer sa singularité tout en s’enrichissant de celle des autres.
Trois organisations, une même volonté de créer des passerelles
La première partie de la conférence a donné la parole aux trois organisations partenaires, dont les missions respectives se rejoignent autour de valeurs communes : la solidarité, l’éducation, la transmission culturelle et l’ouverture à l’autre.
KASA : des racines pour mieux s’ouvrir au monde
Pour Monika Sargsian, directrice de KASA (Komitas Action Suisse Arménie), l’action de la fondation s’inscrit dans une réflexion sur la responsabilité individuelle et collective. Forte de trente années d’engagement en Arménie, l’organisation entend poursuivre l’esprit de Komitas, prêtre, musicologue et figure majeure de la préservation du patrimoine musical arménien.
« Non seulement il faut s’aimer pour vivre, mais il faut être responsable de son passé et de son futur », a-t-elle rappelé.
L’évocation de Komitas prend ici tout son sens. En collectant, transcrivant et préservant les chants traditionnels arméniens, celui-ci a consacré une grande partie de sa vie à sauver un patrimoine menacé de disparition. Son travail témoigne de la nécessité de préserver la mémoire pour permettre à une culture de continuer à vivre et à se transmettre.
Cette responsabilité envers le passé doit, selon Monika Sargsian, nourrir une ambition tournée vers l’avenir. « Notre but est d’avoir une société responsable pour aujourd’hui et pour ses rêves de demain », a-t-elle expliqué.
La directrice de KASA a également insisté sur la nécessité de reconnaître ce que les origines apportent à chacun, non pour s’y enfermer, mais pour mieux aller vers les autres. « Aujourd’hui, le moment est venu de dire merci à nos racines, aux dons de nos origines qui sont l’ouverture au monde ; il faut non seulement prendre soin du monde, mais aussi donner au monde. »
Cette philosophie se traduit concrètement dans les activités de la fondation. À travers ses programmes éducatifs et ses partenariats, KASA cherche à rapprocher les communautés, à répondre à différents besoins sociaux et à transformer les aspirations individuelles en engagements collectifs. L’objectif n’est pas de concurrencer les initiatives existantes, mais de les compléter et de créer des synergies.
Au cours des échanges, Zara Nazarian, fondatrice du Courrier d’Erevan, a souligné l’importance du travail mené par KASA, notamment dans les régions situées en dehors de la capitale. La promotion de la langue et de la culture françaises y constitue également un moyen de favoriser l’ouverture, les échanges et les perspectives professionnelles.
L’Œuvre d’Orient : la solidarité comme langage commun
Pour Blandine Boureau, représentante de L’Œuvre d’Orient, l’engagement de cette association catholique française, qui œuvre depuis plus de 170 ans auprès des communautés chrétiennes d’Orient, repose sur l’accueil, le dialogue et la solidarité.
Sa mission humanitaire et éducative s’inscrit dans une volonté de travailler avec les communautés, dans le respect des personnes et de leur histoire. Dans cette perspective, la francophonie représente un espace de coopération fondé sur des valeurs humaines partagées.
« Avec les mêmes valeurs humaines qui nous rassemblent », a-t-elle souligné en évoquant les possibilités de collaboration qu’offre la langue française.
L’Œuvre d’Orient s’intéresse également à la préservation et à la transmission du patrimoine. Celui-ci ne se limite pas aux monuments ou aux objets conservés dans les musées : il comprend aussi les pratiques, les traditions, les savoir-faire et les expressions culturelles qui donnent vie à une communauté.
Cette attention au patrimoine immatériel rejoint les préoccupations des autres partenaires de la conférence. Préserver une culture signifie aussi lui permettre de continuer à s’exprimer, à se renouveler et à être transmise.
Le Courrier d’Erevan : informer, transmettre et relier
Pour Zara Nazarian, fondatrice du Courrier d’Erevan, la francophonie représente avant tout une valeur fédératrice. Elle permet à des organisations aux missions différentes de se retrouver autour d’une langue commune, tout en préservant la diversité de leurs identités et de leurs engagements.
Média entièrement francophone consacré à l’Arménie, Le Courrier d’Erevan entend faire connaître le pays au public francophone et rendre compte de la vie de l’espace francophone en Arménie. Sa mission consiste à informer, mais aussi à créer des passerelles entre les sociétés, les cultures et les institutions.
Cette ambition repose sur les principes fondamentaux du journalisme : le pluralisme, la liberté d’expression, le libre accès à l’information, la gratuité et le dialogue. Elle implique également le refus des approches sectaires et la volonté de rendre compte de la diversité des réalités arméniennes.
« Transmettre, livrer, présenter des informations en langue française » : cette mission éditoriale s’accompagne d’une responsabilité culturelle. Il s’agit de valoriser le patrimoine, la culture et la continuité de l’État arménien, tout en contribuant à faire connaître l’Arménie au sein de la francophonie internationale.
Le Courrier d’Erevan se veut ainsi un trait d’union entre l’Arménie et le monde francophone, au service de l’information, de la transmission et d’une identité arménienne ouverte sur le monde.
La fondatrice du média francophone d'Arménie a également rappelé que les trois organisations partenaires travaillent ensemble depuis plusieurs années. Si chacune conserve ses missions propres, ses actions peuvent se compléter et se renforcer mutuellement.
S’approprier son patrimoine pour construire son identité
La réflexion s’est ensuite élargie à la question de l’identité dans un environnement multiculturel, à travers le témoignage de Monique Bondolfi Masraff, fondatrice et présidente du conseil d’administration de KASA.
Son parcours personnel illustre la richesse, mais aussi les interrogations que peut susciter l’appartenance à plusieurs univers culturels. Née en Suisse de parents arméniens, élevée dans une culture et une éducation françaises, formée en France et devenue professeure de français et de philosophie, elle a toujours entretenu un lien étroit avec ses différentes appartenances.
Son installation en Arménie, il y a près de trente ans, s’inscrit dans cette recherche d’un équilibre entre les cultures, les langues et les héritages.

« Comment se situer de manière positive entre plusieurs univers ? » Cette question, a-t-elle expliqué, traverse son expérience quotidienne et dépasse largement son histoire personnelle. Elle concerne tous ceux qui cherchent à concilier leur intégration dans une société et la fidélité à leurs origines.
Trois attitudes sont possibles, selon elle : se fondre dans la culture environnante, se replier sur une communauté ou revendiquer son identité. Mais aucune de ces options ne répond pleinement au défi de la rencontre interculturelle. L’enjeu consiste plutôt à trouver une voie permettant de s’intégrer sans renoncer à ce qui nous constitue.
Le personnalisme, ou comment concilier liberté individuelle et vie collective
Pour éclairer cette réflexion, Monique Bondolfi Masraff s’est appuyée sur le personnalisme, courant philosophique développé notamment dans les années 1930, qui place la personne humaine au cœur de la vie sociale et cherche à dépasser l’opposition entre individualisme et collectivisme.
Cette pensée invite à reconnaître la singularité de chaque personne tout en soulignant sa responsabilité envers les autres. Elle accorde une place importante aux dimensions affectives, intellectuelles et physiques de l’existence, ainsi qu’à la vocation sociale de l’activité économique.
L’individu ne se construit pas isolément : il existe dans la relation à l’autre. Pour reprendre la formule évoquée lors de la conférence, le « je » prend tout son sens dans son rapport au « tu ».
Cette distinction permet également de comprendre la différence entre une collectivité imposée et une communauté construite par ses membres. Travailler ensemble ne signifie pas nécessairement effacer les différences, mais apprendre à les faire coexister dans un projet partagé.
« Se réjouir de la diversité tout en gardant sa cohérence » : cette formule résume l’équilibre recherché entre l’affirmation de son identité et l’ouverture aux autres.
La question des racines occupe, dans cette réflexion, une place centrale. « Plus l’on a de racines, plus on est ouverts au monde », a souligné la fondatrice de KASA.
Pour elle, la construction de passerelles entre les cultures suppose une véritable appropriation du patrimoine. Cela demande du temps, de la lecture, de la réflexion et une capacité à inscrire les événements dans la durée, plutôt que de se limiter à la consommation immédiate d’informations sur les écrans.
Le patrimoine n’a donc pas vocation à être conservé comme un héritage immobile. Il doit être compris, interrogé et réapproprié pour continuer à nourrir la société contemporaine.
Ce que l’Arménie et la France peuvent s’apporter mutuellement
En conclusion de son intervention, Monique Bondolfi Masraff a évoqué les apports respectifs des cultures française et arménienne.
Elle a notamment rappelé la contribution de la pensée française, de Descartes aux Lumières, à la réflexion rationnelle, à la philosophie, à la citoyenneté et à la vie démocratique. Elle a également souligné la place de la langue française dans la diplomatie et sa capacité à accueillir des influences diverses.
En retour, l’Arménie apporte à cet échange son riche patrimoine spirituel et culturel, son sens de la famille et du partage, ainsi qu’une histoire marquée par les épreuves, la résilience et la capacité d’adaptation. La créativité de la société arménienne constitue également, selon elle, une richesse importante dans le dialogue entre les cultures.
Cette réciprocité est essentielle : la francophonie ne saurait être envisagée comme la diffusion à sens unique d’une culture ou d’une langue. Elle prend toute sa dimension lorsque les sociétés qui la composent peuvent se rencontrer, partager leurs expériences et s’enrichir mutuellement.
Le patrimoine culturel, un pont vivant entre passé et présent
La transmission du patrimoine a constitué un autre temps fort de la conférence, avec l’intervention de Satenik Chookaszian, docteure en histoire de l’art, professeure associée et cheffe du département des arts décoratifs et appliqués de la Galerie nationale d’Arménie.
L’historienne a présenté son ouvrage consacré à l’un des chefs-d’œuvre de la miniature arménienne de Cilicie : Le Trésor royal de Cilicie : l’Évangile de Mouch.
Ce manuscrit, dont l’histoire est étroitement liée à celle des communautés arméniennes, illustre la manière dont une œuvre peut traverser les siècles tout en portant les traces des différentes périodes qu’elle a traversées.
Conservé au monastère de Mouch au XVIe siècle, le manuscrit a été menacé lors du génocide des Arméniens, lorsque le monastère fut dévasté et pillé. Il a néanmoins pu être sauvé et est aujourd’hui conservé au Matenadaran.
Un manuscrit, témoin des échanges entre les cultures
Au-delà de sa valeur artistique, l’Évangile de Mouch permet d’étudier les influences qui ont contribué à façonner la culture arménienne. Satenik Chookaszian a montré comment le manuscrit s’inscrit dans un dialogue entre différentes traditions artistiques, sans perdre pour autant son identité propre.
Cette observation conduit à dépasser une conception figée du patrimoine. Une œuvre culturelle n’est pas nécessairement le reflet d’une société isolée : elle témoigne aussi de ses contacts avec d’autres mondes, de ses emprunts, de ses adaptations et de sa capacité à intégrer des influences nouvelles.
« Le manuscrit permet d’envisager l’identité culturelle non pas comme un système isolé, mais comme une réalité qui se construit au fil de l’histoire », a expliqué l’historienne.
Le patrimoine ne se résume donc ni aux monuments ni aux objets anciens. Il conserve la mémoire des sociétés, de leurs pratiques spirituelles, de leurs modes de vie et de leurs relations avec le monde environnant. Un manuscrit médiéval constitue, à ce titre, une source historique exceptionnelle.
Pour Satenik Chookaszian, sa valeur réside également dans sa capacité à établir un lien entre les générations : « Le patrimoine culturel n’est pas seulement un passé que l’on cherche à préserver, mais un lien entre le passé et le présent qui continue à vivre tant qu’il est étudié et transmis. »
L’historienne a exprimé sa gratitude envers L’Œuvre d’Orient, dont le soutien a contribué à la poursuite des recherches sur le manuscrit et permettra la publication prochaine de son ouvrage.
Cet exemple illustre concrètement la complémentarité entre recherche scientifique, engagement associatif et préservation du patrimoine. L’étude des œuvres anciennes ne relève pas seulement de la connaissance du passé : elle participe à la transmission d’une mémoire collective et à son inscription dans le présent.
La francophonie, un espace de diversité culturelle
La dernière intervention de cette première partie de la conférence a permis d’élargir la réflexion à l’échelle internationale.
Élise Zair, attachée de programme représentant l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) pour l’Europe centrale et orientale, a rappelé le principe fondamental qui sous-tend l’organisation : la langue française rassemble des peuples aux histoires, aux traditions et aux références culturelles multiples.
« Il n’y a pas une seule culture francophone, mais des cultures diverses avec une langue en commun », a-t-elle souligné.
Cette diversité constitue l’une des caractéristiques essentielles de la francophonie. Elle ne désigne pas un ensemble culturel uniforme, mais un espace de dialogue dans lequel des sociétés différentes peuvent se retrouver autour d’une langue partagée, sans renoncer à leurs particularités.
Créée en 1970 à Niamey, au Niger, l’organisation s’est développée autour de la volonté de faire du français un outil de coopération et de rapprochement entre les peuples. La Charte de la Francophonie accorde notamment une place importante au respect de la diversité culturelle et linguistique.
Dans cette perspective, la langue française devient un moyen de communication, mais aussi un cadre permettant de faire dialoguer des expériences historiques et culturelles différentes.
Cette vision rejoint les témoignages entendus tout au long de la rencontre. La francophonie ne prend pleinement son sens que lorsqu’elle favorise la rencontre, soutient la transmission des patrimoines et permet à chaque culture de participer à un dialogue commun.
Komitas, une conclusion en musique
La première partie de la conférence s’est achevée par un intermède musical du quatuor à cordes Vassily Kandinsky, qui a interprété quatre compositions de Komitas.
Ce moment musical a donné une illustration concrète aux réflexions de la journée. En faisant résonner les œuvres du grand collecteur et compositeur arménien, les musiciens ont rappelé que le patrimoine immatériel ne se transmet pas uniquement par les livres, les recherches ou les discours. Il vit aussi à travers les voix, les instruments, les interprétations et les émotions qu’il continue de susciter.
La musique a ainsi fait écho aux propos consacrés à la préservation de la mémoire et à la nécessité de la transmettre pour qu’elle demeure vivante. Et les poèmes lus en arménien et en français par Serge Avedikian ont été un point émouvant de la conclusion.
Au Matenadaran, lieu emblématique de la conservation des manuscrits arméniens, cette rencontre entre réflexion intellectuelle, engagement associatif et expression artistique a donné corps à une même ambition : faire du patrimoine un point de départ pour le dialogue, et de la francophonie un espace où les identités se rencontrent sans s’effacer.
Car s’ouvrir au monde ne signifie pas renoncer à ses racines. C’est au contraire en les connaissant, en les faisant vivre et en les partageant que les cultures peuvent construire des passerelles durables.