RFI en arménien : « Nous voulons contribuer au développement d’un écosystème d’information pluraliste en Arménie »

Jean-Marc Four. Crédit photo: Anthony Ravera

Le lancement, au printemps dernier, du service arménien de RFI marque une nouvelle étape dans la présence de la Radio internationale française en Arménie. Pensée dans un premier temps exclusivement pour les réseaux sociaux et destinée prioritairement aux 18-34 ans, cette nouvelle offre entend s’inscrire dans un paysage médiatique en pleine évolution, marqué à la fois par la transformation des usages, la multiplication des sources d’information et l’intensification des campagnes de désinformation.

Quelques mois après ce lancement, une équipe de RFI est arrivée à Erevan pour accompagner officiellement cette nouvelle implantation et rencontrer les acteurs du paysage médiatique arménien. Le Courrier d’Erevan a rencontré Jean-Marc Four, directeur de RFI, pour évoquer les enjeux, les défis et les perspectives de ce nouveau projet.

 

Par Zara Nazarian

Courrier d'Erevan : Pourquoi RFI a-t-elle choisi de lancer un service en arménien, notamment en ce moment particulier, peu avant les élections de juin ?

Jean-Marc Four: Pour comprendre cette décision, il faut prendre en compte deux éléments : le paysage global de RFI et le contexte géopolitique.

Aujourd’hui, avec l’arménien, RFI diffuse en 18 langues et touche plus de 100 millions de personnes chaque semaine sur tous les continents. On a souvent tendance à résumer RFI à son rôle en Afrique francophone, alors que notre audience est beaucoup plus large. Nous sommes notamment très présents en Amérique latine, au Mexique par exemple.

Nous évoluons également dans un environnement où nous avons une responsabilité particulière à l’égard de la Francophonie. Dans ce paysage global, le lancement d’une offre en arménien est apparu comme une évolution logique, compte tenu des liens historiques et d’amitié qui existent entre la France et l’Arménie et qui dépassent largement les seules relations politiques.

Le deuxième élément est le contexte géopolitique. Nous sommes aujourd’hui dans un environnement où l’information — et même, plus largement, notre rapport au réel — est fortement contestée. De nombreux pouvoirs, à l’Est comme à l’Ouest, cherchent à remettre en cause les faits, les sources et les récits.

Dans ce contexte, il existe une volonté européenne, notamment franco-allemande, de développer ce que nous appelons un « bouclier de l’information ». Ainsi, nous réfléchissons aux moyens d’être présents dans des pays et auprès de populations particulièrement exposés à la désinformation, et de contribuer au développement d’écosystèmes médiatiques locaux fiables et pluralistes.

L’Arménie a été identifiée très tôt comme l’un des pays où cette démarche pouvait avoir du sens. Nous avions d’ailleurs développé une initiative comparable en Moldavie l’année dernière.

Si l’on combine la logique propre de RFI, les liens historiques avec l’Arménie et le contexte géopolitique actuel, le lancement d’une offre en arménien apparaissait donc particulièrement cohérent.

Il y avait enfin un élément de calendrier : les élections de juin. Nous souhaitions poser la première pierre de cette nouvelle offre avant le scrutin, ce que nous avons réussi à faire au mois de mai. Mais avec une conviction très claire : cette offre devait être destinée aux jeunes et produite par des jeunes Arméniens pour les jeunes Arméniens. Nous ciblons prioritairement les 18-34 ans.

Il ne s’agit absolument pas d’une offre conçue « d’en haut », commanditée depuis Bruxelles ou Paris. Ce n’est pas notre manière de fonctionner.

 

Quatre mois après le lancement, quels sont les premiers résultats ? Avez-vous déjà une idée du public que vous touchez?

Les premiers résultats sont satisfaisants. Cela fait maintenant environ quatre mois que le service fonctionne, et nous sommes venus à Erevan pour accompagner cette phase de lancement, maintenant que les choses commencent à se stabiliser.

Nous avons commencé avec une offre exclusivement numérique, diffusée sur les réseaux sociaux et destinée prioritairement aux 18-34 ans. Après quatre mois, les résultats sont déjà significatifs : nous avons atteint environ 5 millions de vues.

C’est un bon démarrage, notamment parce que le dispositif a été pensé dès le départ pour les réseaux sociaux, avec une présence sur Facebook, TikTok et Instagram.

Le résultat quantitatif n’est qu’un aspect de notre évaluation. Nous regardons également la production. Celle-ci augmente progressivement et nous sommes aujourd’hui à environ quatre productions par jour, ce qui nous permet d’atteindre un rythme intéressant.

Il est encore un peu tôt pour établir une véritable analyse qualitative, mais les premiers retours que nous recevons, à travers les réactions sur les réseaux sociaux ou les personnes qui prennent directement contact avec nous, montrent que nous atteignons bien le public que nous souhaitions toucher : les jeunes.  

 

Quelle place RFI souhaite-t-elle occuper dans le paysage médiatique arménien ?

C’est un autre aspect essentiel de notre démarche. Nous travaillons actuellement avec plusieurs médias locaux. 

Nous ne sommes pas dans une logique visant à imposer un modèle ou à arriver ici avec l’idée que des Français expliqueraient aux Arméniens ce qu’il faut faire. Ce n’est absolument pas notre approche.

Notre objectif est de contribuer au développement d’un écosystème d’information équilibré, pluraliste et rigoureux, fondé sur des valeurs journalistiques de transparence, de rigueur et d’intégrité.

Cela ne peut se faire qu’avec les acteurs locaux. Nous pouvons être un accélérateur, un catalyseur, un formateur. Mais l’objectif final est de contribuer à donner aux médias et aux journalistes locaux les outils leur permettant de développer eux-mêmes cet écosystème.

Nous travaillons donc déjà avec un certain nombre de médias arméniens. Cela peut notamment passer par le partage de contenus et, à terme, par la coproduction. Pour l’instant, nous sommes au premier étage de la fusée. Mais il y en aura d’autres.

 

Quels pourraient être ces prochains développements ?

Plusieurs pistes sont actuellement à l’étude. La première serait de développer des formats numériques plus longs, notamment sur YouTube, avec des contenus explicatifs de dix à quinze minutes. Nous savons qu’il existe une demande pour ce type de formats et nous pensons pouvoir apporter une offre pertinente.

La deuxième possibilité serait de développer à terme une offre audio ou radiophonique en arménien. Nous disposons déjà d’un émetteur à Erevan, ce qui permettrait, le moment venu, de déclencher une production audio en arménien.

Nous réfléchissons également à d’autres offres, notamment à destination des populations russophones. Cela s’inscrit dans une réflexion plus large qui ne concerne d’ailleurs pas uniquement l’Arménie, mais l’ensemble des populations russophones de la région.

Enfin, nous travaillons avec nos partenaires allemands sur des capacités d’enquête qui pourraient également associer des partenaires locaux.

Ce sont des développements plus ambitieux, mais si tout se passe comme nous le souhaitons, une partie de ces projets pourrait voir le jour dans les douze à dix-huit prochains mois.

Nous sommes donc assez ambitieux. Mais notre principe reste le même : ne pas imposer quelque chose qui viendrait d’en haut. Les contenus que nous produisons aujourd’hui sont réalisés par des Arméniens, à Paris comme avec les correspondants que nous avons ici.

 

Vous avez évoqué la désinformation. Quelle contribution RFI peut-elle apporter aux journalistes et aux médias arméniens dans ce domaine ?

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un paysage mondial profondément perturbé par la désinformation. Et ce qui est nouveau n’est pas seulement son ampleur, mais sa nature. La désinformation et la propagande ont toujours existé. Mais, traditionnellement, elles portaient davantage sur l’interprétation du réel que sur le réel lui-même.

Aujourd’hui, nous assistons à une remise en cause du réel lui-même. C’est extrêmement préoccupant pour les journalistes, parce que cela sape le fondement même de notre travail, qui consiste précisément à partir des faits.

À cela s’ajoute ce que l’on pourrait presque qualifier de véritable économie de la désinformation. D’un côté, certains régimes autoritaires ont développé une véritable expertise dans ce domaine. De l’autre, les réseaux sociaux sont à la fois le meilleur et le pire : ils peuvent être des outils extraordinaires d’information, mais ils constituent aussi des chambres de démultiplication du faux. Et lorsque l’on ajoute l’intelligence artificielle à cette équation, nous sommes confrontés à une véritable inondation de contenus trompeurs.

Les grands médias internationaux en font eux-mêmes l’expérience. Leurs identités sont régulièrement usurpées sur les réseaux sociaux afin de diffuser de fausses informations : annoncer la mort d’un responsable politique, inventer un coup d’État ou attribuer à un média une information qu’il n’a jamais publiée.

Le fait que l’on cherche à usurper notre identité montre d’ailleurs que nous conservons une forte légitimité. Mais cela rend également notre responsabilité plus grande.

 

Pourquoi l’Arménie vous paraît-elle particulièrement exposée à ces phénomènes ?

Nous avons le sentiment que l’Arménie constitue un terrain où les tentatives de désinformation sont nombreuses et disposent de moyens importants. Si nous pouvons contribuer, à notre niveau, à développer un journalisme rigoureux, transparent et exigeant, ce sera déjà une contribution utile.

C’est aussi pour cette raison que nous faisons le parallèle avec la Moldavie. Il y a un peu plus d’un an, nous y avons lancé une offre spécifique. Nous travaillons notamment depuis Bucarest sur les contenus en roumain et en ukrainien.

La Moldavie est elle aussi confrontée à des campagnes massives de désinformation, y compris visant directement ses responsables politiques. L’expérience n’est évidemment pas identique à celle de l’Arménie, mais il existe des points communs dans les défis auxquels ces sociétés sont confrontées.

 

RFI est une radio française, internationale, mais dont le français reste le cœur historique. Quelle place voyez-vous pour la langue française et les médias francophones en Arménie ?

Nous n’avançons pas masqués : le « F » de RFI signifie France et le « I », International. Nous assumons parfaitement cette identité.

Ce qui compte pour nous dans ce « F », ce sont aussi les valeurs que nous portons. Nous sommes à l’aise avec le fait de défendre les valeurs associées à la République française : l’État de droit, l’accès à l’éducation et à la santé, la parité, entre autres.

Mais il est important de préciser que nous ne recevons pas d’ordres du gouvernement français. Nous travaillons librement, avec ces valeurs à l’esprit, mais sans canal direct avec le gouvernement. C’est un point qui mérite d’être rappelé, car il n’est pas toujours bien compris.

L’offre en français reste évidemment majeure. C’est la seule langue dans laquelle nous proposons une offre radiophonique et de podcasts classiques 24 heures sur 24, 365 jours par an. Nous avons également des offres dans de nombreuses autres langues — par exemple treize heures de roumain par jour — mais le français demeure notre offre la plus riche.

Nous assumons donc pleinement notre rôle en faveur de la Francophonie. Mais la Francophonie ne se réduit pas à la langue française. C’est un espace qui va bien au-delà de la seule question linguistique.

Et surtout, il n’existe aucun antagonisme entre le fait de développer des offres dans des langues nationales, locales ou internationales et le fait de défendre le français. Les deux peuvent se nourrir mutuellement.

Nous l’observons notamment en Afrique : certaines personnes qui maîtrisent moins bien le français commencent par écouter RFI dans leur langue de prédilection, leur langue maternelle, puis restent également pour écouter les programmes en français. Il ne faut donc pas opposer les deux approches.

 

Ce modèle pourrait-il être envisagé à terme en Arménie ?

Encore une fois, je ne veux pas m’avancer sur ce qui n’est pas décidé. Mais si nous devions un jour envisager une offre radiophonique ici, elle pourrait effectivement fonctionner sur ce modèle : du français sur l’émetteur d’Erevan, avec, à certains moments, des programmes d’information en arménien. Il n’y aurait donc pas d’antagonisme entre les deux.

Quant à l’évolution de la Francophonie en Arménie, elle dépend de nombreux facteurs. Dans certains pays, le nombre de francophones diminue ; dans d’autres, il progresse. Ce sont des cycles qui peuvent être liés à différents facteurs, notamment aux relations politiques et internationales.

En Arménie, par exemple, si les liens avec l’Union européenne se renforcent, si le nombre d’étudiants augmente, cela peut mécaniquement avoir un effet sur l’apprentissage et la pratique du français.

 

Vous venez pour la première fois en Arménie. Quel regard portez-vous sur le pays et sur cette région qui vous est jusqu’ici restée étrangère ?

Le hasard a simplement fait que je ne suis jamais venu dans le Caucase, alors que cette région m’a toujours intéressé.

Quand on commence comme journaliste et reporter, beaucoup de choses relèvent effectivement du hasard : on vous envoie à tel ou tel endroit parce que vous êtes disponible. Mon premier reportage à l’étranger remonte à 1999, en Roumanie. J’ai ensuite couvert la chute du mur de Berlin et ses conséquences, puis l’éclatement de l’Union soviétique. Mes premiers reportages se sont donc déroulés dans cette partie de l’Europe.

J’ai ensuite travaillé dans d’autres régions du monde, notamment dans les pays anglo-saxons, mais l’Europe de l’Est m’a profondément marqué. Les premiers reportages restent toujours quelque chose de très important dans le parcours de journaliste et créent souvent un intérêt durable pour certaines régions.

De manière générale, lorsque l’on s’intéresse à l’actualité internationale, les endroits les plus fascinants sont souvent ceux qui se trouvent à la croisée des chemins, là où les plaques tectoniques se rencontrent. Malheureusement, ce sont aussi souvent des régions où ces tensions peuvent conduire aux conflits. Mais ce sont précisément ces croisements historiques et culturels qui les rendent si fascinants pour un journaliste.

Le Caucase en est un exemple évident. La géographie dit beaucoup de choses : nous sommes à la rencontre de la Russie, de l’Iran, de la Turquie, de l’Europe et de l’Asie, dans une région traversée par des influences historiques et culturelles multiples. Pour un journaliste qui aime l’actualité internationale, ce sont parmi les endroits les plus passionnants au monde.

Et puis il y a cette histoire particulière entre la France et l’Arménie. Lorsqu’on vit en France, on a très souvent, dans son entourage personnel ou professionnel, des personnes qui ont un lien avec l’Arménie.

Je suis donc surtout très heureux d’être ici. Je suis arrivé trop récemment pour avoir déjà une véritable impression du pays, mais je suis ravi d’y être. On ne peut pas s’intéresser à l’actualité internationale et ne pas avoir envie de venir en Arménie.

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