Tamara Stepanyan : « Dès qu’on parle de guerre, on est tous des perdants »

Արվեստ և մշակույթ
31.07.2026

Dans Le Pays d’Arto, Céline, interprétée par Camille Cottin, se rend pour la première fois en Arménie afin de faire reconnaître administrativement la mort de son mari. Elle découvre alors qu’Arto lui a menti sur son identité, son passé et son expérience de la guerre. Accompagnée par Arsiné, incarnée par Zar Amir Ebrahimi, elle traverse un pays hanté par ses morts pour tenter de comprendre l’homme qu’elle aimait.

 

Propos recueillis par Paul Van der Stegen

 

Premier long métrage de fiction de Tamara Stepanyan, Le Pays d’Arto explore les traumatismes de la guerre, le poids de la culpabilité et les blessures transmises d’une génération à l’autre, en plaçant au premier plan deux femmes parties sur les traces d’un fantôme. Rencontrée à Erevan, la réalisatrice franco-arménienne revient sur les dix années nécessaires à la réalisation du film, les réactions qu’il a suscitées en Arménie et sa volonté de remettre en cause le récit traditionnel de l’héroïsme guerrier.

 

Comment est née l’idée du Pays d’Arto ?

Tout a commencé en 2013. J’étais enceinte de ma fille et je me trouvais à Dilijan, dans une petite maison isolée au milieu de la forêt, un lieu assez improbable, presque tarkovskien. Il était très tôt, je n’arrivais pas à dormir et je me promenais avec mon compagnon de l’époque, qui est devenu l’un des coscénaristes du film.

À un moment, je lui ai dit : « Je vois une femme en deuil. » Puis j’ai ajouté que je voulais faire un film sur les blessures de mon pays. Autour de nous, il y avait des ruines et des bâtiments abandonnés. Je pensais au génocide, au tremblement de terre, aux différentes guerres. L’Arménie a traversé tant de catastrophes qu’elle est peuplée de fantômes. Je me suis demandé comment parler de toutes ces blessures autrement que par l’amour.

Nous avons ensuite traversé le pays jusqu’à l’Artsakh. C’est là qu’est apparue l’idée d’Arsiné : une femme chargée d’accompagner Céline dans son voyage, presque comme une sage-femme accompagne quelqu’un jusqu’à un accouchement. Sauf qu’ici, il s’agit de conduire l’âme d’Arto vers la terre à laquelle elle appartient.

 

Pourquoi avoir choisi Camille Cottin pour interpréter Céline ?

Lorsque j’ai rencontré Camille, elle m’a prise dans ses bras et m’a remerciée de lui avoir proposé le rôle. J’étais très impressionnée et je lui ai répondu que c’était plutôt à moi de la remercier de l’avoir accepté.

Nous avons commencé par parler de cinéma, puis très vite de ce que signifie être une femme, vivre loin du pays où l’on est née et passer son temps à chercher où se trouve son chez-soi. En anglais, on demande : Where is home? What is home? Ce sont des questions qui m’obsèdent.

Camille n’avait pas de lien direct avec l’Arménie, même si elle en avait beaucoup entendu parler dans son enfance par un ami arménien de son beau-père. Mais elle m’a dit qu’elle voulait être celle qui porterait cette histoire. Elle a pris cette responsabilité sur elle.

Elle incarne Céline avec une grâce extraordinaire, mais aussi avec beaucoup de fragilité et de force. Des Arméniens l’arrêtent aujourd’hui dans la rue pour la remercier d’avoir parlé de leurs blessures.

 

Tu avais commencé à écrire le film avant la guerre de 2020. Comment les événements ont-ils transformé ton projet ?

L’histoire nous a rattrapés. J’avais commencé à écrire bien avant la guerre, puis j’ai dû reprendre le scénario après la catastrophe de septembre 2020. Tout est devenu encore plus lourd à porter.

La première projection en Arménie m’inquiétait beaucoup. Je me demandais comment le film serait accueilli dans le pays où tout cela s’était produit. Certains spectateurs sont venus me prendre dans leurs bras en pleurant. D’autres se sont mis en colère contre moi. Mais c’est précisément ce que l’art doit provoquer : il doit déplacer quelque chose.

Je n’attends pas que tout le monde me dise que le film est magnifique. Ce qui m’importe, c’est qu’il suscite une réaction. Or les blessures de 2020 ne sont pas cicatrisées. Mon film parle d’un soldat qui n’est jamais revenu de la guerre. Arto n’est ni un déserteur ni un héros. C’est un fantôme vivant.

Il existe beaucoup de personnes comme lui en Arménie. Elles sont physiquement présentes, mais elles ne sont plus vraiment là. Le cinéma peut interroger ces traumatismes, peut-être même contribuer à les guérir. Je fais des films pour parler de ce dont nous ne parvenons pas à parler autrement.

 

Une partie du public t’a pourtant reproché d’avoir consacré un film à un « déserteur ». Comment as-tu vécu ces critiques ?

Le lendemain de la projection, certaines réactions m’ont fait mal. Lorsque quelqu’un me demandait comment j’avais pu faire un film sur un déserteur, je me disais que je n’avais peut-être pas réussi à transmettre ce que je voulais raconter.

Mais je ne crois pas à l’héroïsme. Dès qu’on parle de guerre, on est tous des perdants. Un jeune homme de 18 ans peut marcher sur une mine et être déclaré héros. Avec tout le respect que je lui dois, ses parents, eux, ont perdu leur fils. Le mot « héros » ne change rien à leur douleur.

Arto a commis une erreur pendant la guerre. Il n’a pas obéi à son supérieur et ses camarades sont morts. Il les a enterrés lui-même, alors qu’il était blessé. Il a ensuite essayé d’effacer ce traumatisme, mais on ne l’efface jamais. Le jour où l’Arménie a perdu la guerre, il s’est suicidé.

Cela signifie que sa culpabilité, son rapport à l’Arménie et les fantômes qui le hantaient étaient devenus plus puissants que sa femme et ses enfants. On ne revient jamais réellement de la guerre.

 

Ce sont les femmes qui occupent le premier plan. Pourquoi ce choix ?

C’est précisément parce que je ne raconte pas l’histoire des héros masculins traditionnels que le film provoque ce que j’appelle un « tsunami ». Nous sommes habitués à présenter les hommes comme les héros de la guerre. J’ai choisi de mettre en avant Arsiné, une combattante, et Céline.

Ce sont deux femmes à la fois fortes et fragiles, très liées mais très différentes. Céline a vécu pendant des années avec un combattant sans connaître son passé. Bien sûr, elle sentait que quelque chose n’allait pas chez Arto, mais elle l’aimait tellement qu’elle ne voulait peut-être pas le voir.

Le film pose aussi cette question : jusqu’où peut-on connaître la personne que l’on aime ? Après la mort d’Arto, Céline vient officiellement en Arménie pour retrouver son acte de naissance, mais, inconsciemment, elle vient surtout comprendre qui était son mari. Il lui manque une pièce du puzzle.

Arsiné, de son côté, est un peu mon double. Je n’ai jamais tenu une arme entre mes mains, mais je me bats avec le cinéma. C’est ma manière de combattre. Je voulais écrire des femmes qui osent parler, dire les choses et montrer leur fragilité sans que celle-ci annule leur force.

 

Cette place donnée aux femmes renvoie-t-elle également à ton propre parcours de réalisatrice ?

Lorsque j’ai annoncé à mon père que je voulais faire du cinéma, il m’a demandé si je connaissais une réalisatrice arménienne qui pourrait me servir de modèle. Je lui ai répondu : « S’il n’y en a pas, il y en aura. Je serai l’une de ces femmes. »

À l’époque, nous étions très peu nombreuses. J’ai le sentiment que nous avons dû pousser des portes en fer. Aujourd’hui, de nombreuses réalisatrices arméniennes font des documentaires magnifiques, même si elles restent encore peu nombreuses dans la fiction.

J’aimerais toutefois que nous arrivions à un moment où l’on cessera de préciser qu’un film a été réalisé par une femme ou par un homme. Je voudrais que l’on parle simplement de cinéma : que l’on dise qu’un film est bon ou mauvais, sans avoir à définir d’abord le genre de la personne qui l’a réalisé.

 

Le film parle aussi de ce que les parents transmettent à leurs enfants, notamment dans la diaspora. Comment vis-tu cette transmission ?

J’ai deux filles. Tout ce que je fais vise à les protéger, mais, en même temps, je sais que je leur transmets une partie de mes traumatismes. Je leur transmets aussi l’arménité : je leur parle en arménien, je les emmène ici chaque été, je leur apprends les chansons. J’essaie de ne pas trop en faire, mais cette transmission existe malgré moi.

Dans la diaspora, je constate souvent qu’elle passe par les mères. Lorsqu’une mère est arménienne, les enfants parlent plus fréquemment la langue. Ce n’est pas une critique des hommes, simplement une observation : la transmission culturelle et familiale repose encore beaucoup sur les femmes.

Mes filles ont vu le film six ou sept fois. Dans les festivals, elles insistent pour rester dans la salle, même lorsque, moi, j’ai envie de sortir parce que je l’ai déjà vu trop souvent. Le film suscite chez elles de nouvelles questions sur la guerre, l’identité arménienne et les femmes. Je crois qu’elles éprouvent aussi une certaine fierté. Voir leur mère réaliser un film centré sur des femmes leur montre peut-être que c’est possible.

 

Certains cinéastes estiment qu’un film consacré à l’Arménie est difficile à financer ou à vendre à l’étranger. As-tu ressenti cette difficulté ?

Je comprends ce point de vue, mais j’ai suivi la démarche inverse. Puisque l’on ne parle pas assez de l’Arménie, j’ai insisté pour dire que mon film s’y déroulait. C’était justement la raison de le faire.

Il m’a fallu dix ans pour le financer. Au début, je n’ai reçu que des refus. J’ai mis le projet de côté, réalisé deux autres films, eu deux enfants, mais je ne l’ai jamais abandonné. Au moment où j’ai obtenu une aide à l’écriture, la guerre de 2020 venait de commencer et j’étais moi-même sous chimiothérapie. Entre la guerre, les traitements et l’écriture, la période était particulièrement difficile. Mais j’avais besoin de faire ce film.

Je voulais parler de mon pays blessé et de ce membre amputé que représente pour moi l’Artsakh. Après une amputation, on peut continuer à ressentir une douleur dans la partie du corps qui n’existe plus : une douleur fantôme. C’est ce que vivent aujourd’hui beaucoup d’Arméniens, ici comme dans la diaspora. Une partie du corps n’est plus là, mais elle continue de faire mal.

 

Tu viens du documentaire. En quoi cette expérience a-t-elle influencé ta manière de réaliser cette première fiction ?

Le documentaire rend très sensible à la réalité et à ce qui se passe autour de soi. Avec la directrice de la photographie Claire Mathon, nous nous demandions constamment comment filmer les fantômes et les blessures. Elle disait qu’elle voulait prendre le temps de regarder ce que l’on ne voit pas.

Dans certaines scènes, notamment au marché, les acteurs sont entourés de personnes qui étaient réellement venues faire leurs courses. Je leur demandais simplement de ne pas regarder la caméra et de continuer à vivre. D’une prise à l’autre, les visages et les mouvements changeaient. Les gens n’allaient évidemment pas attendre toute la journée pour préserver nos raccords.

Le documentaire m’a appris à accepter cela. Il m’a donné de la souplesse et de la liberté. On arrive avec une idée, mais la réalité en propose une autre et il faut s’adapter. Je ne veux pas choisir entre documentaire et fiction : les deux sont du cinéma. Tout dépend du sujet et de la manière dont on veut en parler.

 

Après ce parcours de dix ans, es-tu fière du film ?

C’est difficile pour moi d’être fière. Je suis très dure avec moi-même. Mais je suis heureuse d’avoir fait ce film et de voir qu’il peut déplacer quelque chose. Pour la fierté, il faudra me reposer la question dans vingt ans.