« Faire de la culture un moteur du développement national »

Ֆրանկոֆոն Հայաստան
20.07.2026

À l'heure où l'Arménie affirme sa volonté de renforcer sa présence sur la scène culturelle internationale, la politique culturelle du pays connaît une profonde transformation. Décentralisation de l'offre culturelle, restauration du patrimoine, soutien à la création contemporaine, développement des musées, coopération avec les plus grandes institutions internationales, préparation des Jeux de la Francophonie de 2027 : les chantiers sont nombreux.

Dans cet entretien exclusif accordé au Courrier d'Erevan, seul média francophone d'Arménie, Zhanna Andreyasyan, ministre de l'Éducation, des Sciences, de la Culture et des Sports, revient sur les grandes orientations de son action. Elle expose sa vision d'une culture pleinement intégrée au développement économique et social du pays, tout en réaffirmant l'attachement de l'Arménie aux valeurs de la Francophonie, de la diversité culturelle et du dialogue international.

À travers cet échange, la ministre esquisse également les ambitions d'une Arménie qui entend faire de son patrimoine, de sa créativité et de sa jeunesse des leviers de rayonnement bien au-delà de ses frontières.

 

Propos recueillis par Zara Nazarian, fondatrice et directrice de la publication

 

Le Courrier d’Erevan : Madame la Ministre, je vous remercie tout d’abord d’avoir accordé une interview à notre journal. Depuis votre arrivée à la tête du ministère, la politique culturelle arménienne a connu plusieurs évolutions importantes. Quel regard portez-vous aujourd'hui sur l'état de la culture en Arménie et quelles étaient vos priorités lorsque vous avez pris vos fonctions ?

 

Zhanna ANDREASYAN : En novembre 2023, le Gouvernement a publié un document très important qui répond à votre question. Il s’agit de la Stratégie pour le Développement et la Préservation de la Culture adoptée pour la période 2023-2027, et il est possible de dire que nous nous trouvons actuellement dans les toutes dernières étapes de la première phase de cette stratégie. Pour être bref, notre vision vise à faire du secteur culturel une composante à part entière de la vie économique et publique du pays en faisant augmenter le niveau d’autosuffisance dans la sphère culturelle et en promouvant notre créativité. Nous mettons en exergue aussi la décentralisation de la culture. Le problème repose dans le fait que la vie culturelle est concentrée à Erevan, ce qui nous empêche d’assurer un accès équitable à un environnement culturel de qualité dans tout le pays. Une politique conséquente a été poursuivie et nous venons de commencer à voir les résultats d’une telle décentralisation culturelle. 

Pour moi, la préservation et la valorisation de notre culture revêtent une importance capitale. Le gouvernement a augmenté les fonds consacrés à la restauration des monuments à plusieurs reprises. Si l'on parle de chiffres, nous avons enregistré une augmentation de plus de 500 % des travaux dédiés à la restauration. Nous ne nous contentons pas de restaurer les monuments en tant que valeurs culturelles essentielles, mais nous mettons également en place les infrastructures qui les rendent plus visibles et qui en font de véritables destinations touristiques. En ce sens, ils ont un impact économique. Nous avons également mené un travail très actif dans le secteur muséal. La loi sur les musées a été adoptée, ce qui constitue le premier cadre réglementaire dans ce domaine. Nous avons aussi une nouvelle loi concernant les enchères culturelles, qui devrait stimuler le marché des biens culturels et, à cet égard, ouvrir de nouvelles opportunités. Et, bien entendu, je dois particulièrement souligner l'axe de l'art contemporain.

Nous avons de nombreux nouveaux projets, à commencer par la politique visant à encourager les réussites de nos figures culturelles et de nos artistes. Pour la première fois, le gouvernement a instauré une politique d'incitations étatiques et de versements mensuels pour nos artistes ayant obtenu des distinctions dans des festivals et concours internationaux prestigieux. Nous avons introduit un nouveau modèle de financement pour nos organisations théâtrales et de concerts, ce qui contribue de manière significative à la fois à développer l'activité culturelle et à en démultiplier les retombées économiques. Je dois également mentionner nos différents festivals menés à bien avec succès, qui apportent une nouvelle qualité et une nouvelle culture aussi bien à Erevan qu’aux régions. Pour le dire très brièvement, car un volume de travail véritablement massif est mis en œuvre, tout cela se résume à une seule chose : la culture est l'une des composantes les plus importantes de notre vie et notre gouvernement continuera à la promouvoir.

 

Je vous remercie. Consciente du contexte présent et des activités du Gouvernement, je tenais aussi à vous demander quel est le rôle que joue la culture en ces conditions, compte tenu du fait que nous nous trouvons aussi dans une région sensible et en période de défis.

Je considère que nous avons une responsabilité majeure de commencer par bien connaître notre propre culture dans toute sa diversité et ses différentes dimensions, surtout lorsqu'il s'agit du patrimoine culturel, car je ne crois pas vraiment que nous le connaissions très bien ni très profondément de manière globale. Prenons par exemple notre cuisine nationale, qui est une composante importante de notre culture. Ces dernières années, nous avons entamé la collecte de recettes de nos plats nationaux et entrepris de les présenter dans une base de données numérique. Plus de quatre cents recettes ont déjà été collectées dans divers villages et localités pour qu’elles soient documentées par la suite. Nous menons activement une politique visant à intégrer ce savoir et cet héritage dans les chaînes de restaurants, afin d'en faire une composante de la vie quotidienne actuelle. Tout récemment, grâce à une collaboration conjointe avec M. Manvelyan, nous avons entamé l'introduction de la cuisine nationale en tant que module à part entière, afin que cela devienne également l'un de nos atouts majeurs, alliant connaissance et retombées économiques.

Je n'ai mentionné cela qu'à titre d'exemple de notre approche de ces questions. Nous pensons que le patrimoine culturel doit être reconnu dans toute sa diversité. Nous pensons que ledit patrimoine doit participer à notre vie économique et publique et ainsi bénéficier de nouvelles opportunités de développement. Par ailleurs, nous devons œuvrer très activement pour garantir une visibilité internationale à ce patrimoine culturel. Notre politique s'oriente également dans cette direction, notamment par la préparation de nouvelles candidatures pour différentes listes de l'UNESCO, concernant à la fois les monuments matériels et le patrimoine immatériel, et ce faisant, en faisant également entrer nos valeurs et notre patrimoine culturel dans l'arène internationale de la visibilité. Cela fait désormais partie de notre travail quotidien, et il y a des personnes au sein du Ministère qui s'en occupent. Cela veut dire que, pour nous, il s'agit d'une activité de tous les jours qui doit rester toujours constante.

 

Vous avez, certainement, évoqué plusieurs projets. Y a-t-il des projets, ou un projet plus spécialement, dont vous êtes particulièrement fière ? 

En réalité, il y a plusieurs projets de ce type. Je peux vous dire que ces dernières années nous avons eu nombre de projets qui ont initialement présenté des défis pour nous car ils représentaient des expériences que nous maîtrisions peu auparavant et que nous avons su, en revanche, les mener avec succès. Cependant, sans doute en termes de visibilité, il y en a tellement qu’il demeure difficile d’en mentionner un seul sans que les autres paraissent manquer d’intérêt. Si vous me le permettez, j’en évoquerai un issu de chaque direction que je considère comme ayant une importance significative. Tout d’abord, nous avons une coopération dans le secteur muséal avec de prestigieux musées de renommée internationale. Cela ne concerne pas que les expositions, cela touche une nouvelle qualité du travail et une nouvelle culture du travail. 

 

Il faut dire que cela est manifeste dans les musées arméniens...

Je vous en suis reconnaissante. Notre coopération avec le British Museum, grâce à laquelle les fragments préservés de la statue de la déesse Anahit ont trouvé un accueil temporaire au Musée d'Histoire de l'Arménie, les rendant accessibles à notre public, a constitué pour nous un projet crucial et symbolique. Pour y parvenir, nous avons traversé un important processus d'apprentissage dans l'organisation et la mise en œuvre de l'ensemble du projet. Cela a permis à notre musée de nouer par la suite une coopération avec le Louvre, et cette année, avec le Musée de Berlin et le Musée de l'Acropole. Cela signifie qu'une nouvelle voie s'est ouverte pour le travail dans ce secteur. Je crois également que les festivals régionaux ont constitué des projets très importants et symboliques pour nous ; ils ont véritablement apporté une nouvelle culture. Par exemple, le Festivar, que nous avons lancé sans nous rendre compte qu'il connaîtrait une popularité aussi large et deviendrait si attendu. Je peux dire qu'il est devenu très connu, et maintenant, en collaboration avec la Télévision publique, nous discutons déjà des possibilités de l'étendre et de mettre en place un format hivernal.

Pour nous, l'expérience d'organisation de tournées de concerts pour des célébrités internationales est également très importante. Je dois admettre qu'il s'agit là d'un nouveau secteur de l'industrie culturelle. Entrer sur ce marché et l'implanter en Arménie exige une qualité de capacité organisationnelle totalement différente, ainsi que des approches différentes. L'expérience que nous accumulons en parcourant ce chemin difficile va aider notre pays à devenir plus actif. En organisant des tournées pour des stars de renommée mondiale, nous pouvons faire du tourisme culturel l'un des secteurs clés de l'économie arménienne.

Mais, bien entendu, je dois également mentionner avec une grande fierté nos programmes alliant éducation et culture. Il existe de nombreuses initiatives qui se résument toutes à une seule chose : nous avons une jeunesse talentueuse que nous devons continuer de soutenir. À chaque projet dont je suis témoin de l'esprit créatif de nos enfants et de notre jeunesse, je pense que nous avons tous une raison d'être fiers.

 

Je vous remercie, Madame la Ministre. Je passe maintenant aux questions qui relèvent de la Francophonie. Pendant plusieurs décennies, l’Arménie a été un participant engagé aux activités de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et elle en est devenue membre à part entière en 2012. Qu’est-ce que cette participation représente pour l’Arménie aujourd’hui et quelle en est la place dans le quotidien arménien ? 

Je pense que le niveau élevé d'engagement de l'Arménie au sein de l'OIF parle de lui-même quant à son importance et à son rôle. Notre adhésion et notre participation en tant que pays à l'OIF, sous ses diverses formes et sur ses différentes plateformes, ne visent pas seulement à élargir l'espace francophone. Il s'agit avant tout des valeurs que nous partageons. En effet, l'OIF repose sur des valeurs essentielles telles que la démocratie, les droits de l'homme et la paix. Ce sont précisément les valeurs qui définissent notre vie, et c'est exactement ce à quoi notre gouvernement est attaché.

Je crois que notre adhésion et notre engagement actif au sein de l'OIF contribuent à renforcer et à faire avancer les agendas de la démocratie, des droits de l'homme et de l'instauration de la paix en Arménie. Vous savez, ce qui me réjouit le plus, c'est que cela ne concerne pas uniquement l'État et les organismes gouvernementaux officiels. Chaque année, à l'approche de la Journée internationale de la Francophonie, la célébration s'étend d'un seul mois à une saison de deux mois. Nous avons un nombre sans précédent d'institutions impliquées, notamment plus d'un millier, y compris de nombreuses institutions et régions, englobant à la fois des organismes éducatifs et culturels faisant vivre cette dynamique. C'est un environnement extrêmement favorable pour accueillir la Xe édition des Jeux de la Francophonie (Sport et Culture) l'année prochaine, auxquels nous nous préparons avec une grande intensité.

 

Je souhaiterais connaître votre avis sur la Journée internationale de la Francophonie qui a eu lieu le 20 mars dernier. Il a duré un seul jour à l’échelle mondiale, alors qu’en Arménie il s’est transformé en une célébration de deux, trois, voire six mois. En d’autres mots, le désir et l’intérêt sont bien là, surtout chez les jeunes qui apprennent de plus en plus le français. Comment expliquez-vous cet amour envers la langue et la culture françaises ? 

Je pense que ses racines plongent profondément dans l'histoire, car nos relations et nos liens avec la culture et la littérature de langue française portent les traces de liens et d'interactions réciproques. Je crois que cette tradition a laissé son empreinte. Par ailleurs, et pas uniquement à l'époque moderne de notre histoire, nous avons pu constater la position et le soutien de principe des pays francophones. Je pense que, sur le plan politique, cela a renforcé le contexte historique et est venu s'ajouter à un environnement public qui était déjà favorable au départ.

Bien entendu, de nombreux autres facteurs entrent également en jeu et jouent un rôle majeur. Je pense qu'un environnement très favorable s'est constitué pour développer l'espace francophone, en faisant un véritable désir émanant de divers groupes de la société plutôt qu'une chose imposée d'en haut. Je me réjouis que nos enfants soient de plus en plus orientés vers l'apprentissage du français. Dans les programmes scolaires, nous mettons un accent particulier sur l'enseignement des langues étrangères, et des efforts sont également déployés pour développer les compétences des professeurs de français.

Je dois aussi souligner notre coopération avec la France et d'autres pays francophones, grâce à laquelle nous avons pu bâtir une ressource de qualité pour un enseignement efficace et pour le développement des compétences linguistiques de la jeunesse. Le français est une très belle langue ; comme on le dit communément, c'est la langue de la musique, de l'amour, de l'art et de la diplomatie. Je crois que quiconque ne connaît pas le français souhaite, au fond de son âme, trouver un jour le temps d'y parvenir. Moi aussi, j'améliorerai un jour ma connaissance de cette langue.

 

Dans ce contexte particulièrement favorable, Madame la Ministre, pourquoi est-il si important pour l'Arménie d'accueillir la Xe édition des Jeux de la Francophonie l'an prochain ? En 2018, le pays avait déjà organisé le Sommet de la Francophonie, un événement majeur pour un État qui venait alors d'accéder au statut de membre de plein droit de l'OIF. Huit ans plus tard, l'Arménie se prépare à accueillir une manifestation d'une importance comparable, voire supérieure. 

Je pense que, sur le plan du contenu, un événement encore plus diversifié est attendu. Il s'agit ici de compétitions sportives et culturelles simultanées, d'une envergure assez importante. D'une part, cela témoigne de l'engagement continu de notre État au sein de l'OIF, et cela démontre également la politique constante de notre gouvernement visant à faire de l'Arménie une grande plateforme d'événements internationaux.

Ces dernières années ont été pour nous une période d'accumulation d'une expérience cruciale ; nous avons acquis de l'expérience en accueillant divers championnats du monde et d'Europe, ce qui nous aidera grandement à organiser correctement les Jeux de l'année prochaine. D'un point de vue culturel, je considère qu'il est extrêmement important que la culture francophone s'ancre encore davantage en Arménie grâce à la tenue de compétitions de qualité dans différents genres. Je considère qu'une expression adéquate de la créativité est essentielle, et cela constituera également une expérience très précieuse pour nous, que nous mettrons à profit dans nos politiques futures. Dans ce secteur, il est vital de disposer d'un environnement sain qui stimule l'engagement et la qualité.

Un comité d'organisation a été formé au sein du gouvernement, et nous travaillons en collaboration avec différents ministères, en coopérant très étroitement avec nos partenaires internationaux qui se rendent régulièrement en Arménie. J'espère qu'en juillet prochain, nous pourrons constater à quel point le travail a été correctement mené, et j'espère que l'évaluation sera positive.

 

Et quel message l’Arménie enverra-t-elle à l’occasion de ces Jeux ?

Nous avons un message à adresser à tout le monde : participer aux Jeux.

 

L’Arménie invite chaleureusement tout le monde à faire partie de cette grande célébration athlétique et culturelle. Il s’agit d’une instance au cours de laquelle l’Arménie devient un carrefour ouvrant des opportunités pour la région. Nous invitons alors tout le monde à venir en Arménie : nous nous attendons à voir ici nos partenaires et invités internationaux qui retourneront dans leurs pays hautement impressionnés.

 

Je vous remercie, Madame la Ministre. Il est possible de considérer cette question comme achevant l’interview d’aujourd’hui, invitant tout le monde aux Jeux de la Francophonie qui se tiendront l’année prochaine.

Oui, nous invitons tout le monde, car les valeurs de l’OIF sont fondées sur les relations humaines, la paix, l’amitié, ainsi que le renforcement des relations à travers la diversité. Je crois que pendant ces jours-là nous percevrons véritablement l’existence de ces valeurs.

Je vous remercie à mon tour et vous adresse tous mes vœux de réussite. Si je comprends bien, cette année marque le quinzième anniversaire du Courrier d'Erevan. Je vous souhaite donc que les quinze prochaines années soient placées sous le signe de nouveaux accomplissements pour votre journal. 

 

Entretien réalisé en arménien et traduit par la rédaction.