
Arrivés en Arménie à l'automne 2023, quelques semaines seulement après l'exode des Arméniens de l'Artsakh, Luc et Blandine Boureau achèvent leur mission de représentants de l'Œuvre d'Orient dans le pays. Pendant trois années particulièrement intenses, ils ont accompagné le développement des activités de cette institution française séculaire tout en tissant un vaste réseau de partenaires locaux, associatifs, culturels et ecclésiaux. Au moment de transmettre le relais à leurs successeurs, ils reviennent sur les défis rencontrés, les projets réalisés et les enseignements qu'ils retirent de leur expérience arménienne.
« Nous avons trouvé notre place dans les interstices »
Le Courrier d'Erevan : Trois ans après votre arrivée en Arménie, quel bilan tirez-vous de cette mission ?
Luc : La première mission qui nous avait été confiée consistait à créer un réseau de partenaires et de contacts en Arménie. Cela nous a occupés pendant une grande partie de ces trois années, mais cela a surtout été extrêmement enrichissant.
Aujourd'hui, je pense que l'Œuvre d'Orient est identifiée par les autorités, les associations et les principaux acteurs avec lesquels nous travaillons. Lorsque nous sommes arrivés, nous avons rapidement compris que trouver notre place n'allait pas être simple. Nous représentions une organisation qui n'appartient ni à la diaspora arménienne ni au tissu associatif local. Cela demande beaucoup de compréhension, de discernement et de patience.
Les grandes organisations de la diaspora sont implantées depuis longtemps et disposent de moyens importants. Nous avons donc cherché à trouver notre place ailleurs, dans des espaces parfois moins visibles. C'est ainsi que nous avons rencontré de nombreuses associations plus modestes avec lesquelles les partenariats se sont révélés particulièrement efficaces et très enrichissants.
Blandine : Il s'agissait souvent d'associations laïques, mais qui partageaient pleinement les valeurs portées par l'Œuvre d'Orient. C'était un point important pour nous.
L'un des aspects les plus satisfaisants de notre mission concerne l'accompagnement des déplacés de l'Artsakh. Grâce aux associations avec lesquelles nous avons travaillé, nous avons pu aider certaines familles, d'abord dans l'urgence, puis dans des démarches de formation professionnelle et de retour à l'emploi.
Bien sûr, nous n'avons pas pu aider tout le monde. Mais voir certaines familles retrouver progressivement une vie plus stable, une autonomie et une forme de dignité malgré la perte de leur terre d'origine est pour nous une grande source de satisfaction.
Luc : Les objectifs fixés par l'Œuvre d'Orient étaient finalement assez clairs.
Le premier consistait à assurer une présence permanente de l'organisation en Arménie. Jusqu'alors, les projets étaient gérés essentiellement depuis Paris. Notre présence sur place a permis de réduire cette distance et de créer une proximité nouvelle avec les partenaires locaux.
Le deuxième objectif concernait les relations avec les différentes Églises présentes en Arménie : l'Église apostolique arménienne, l'Église arménienne catholique et l'Église latine.
Nous avons développé des liens très étroits avec l'Église latine. Nous avons également renforcé le soutien apporté à l'Église arménienne catholique. Enfin, nous avons construit plusieurs collaborations avec l'Église apostolique arménienne, notamment autour de projets patrimoniaux et d'initiatives liées à l'ancien diocèse de l'Artsakh.
« Nous avons trouvé des interlocuteurs ouverts au dialogue »
Le Courrier d'Erevan : L'Œuvre d'Orient est historiquement liée à l'Église catholique. Comment son action a-t-elle été accueillie par l'Église apostolique arménienne ?
Luc : Il faut d'abord préciser que nous n'étions pas dans une logique de relations institutionnelles. Nous ne représentons pas une autorité ecclésiale ; nous sommes présents sur le terrain pour accompagner des projets.
Nous avons donc développé des relations concrètes avec des partenaires qui nous semblaient ouverts au dialogue. Parmi eux figurent notamment la faculté de théologie de l'Université d'État d'Erevan, le diocèse de Vayots Dzor et l'ancien diocèse de l'Artsakh.
Dans chacun de ces cas, nous avons rencontré des personnes très ouvertes, avec lesquelles le dialogue s'est construit naturellement autour de préoccupations humaines et de besoins concrets. C'est probablement ce qui a facilité les échanges.
Des déplacés qui deviennent acteurs de leur propre avenir
Le Courrier d'Erevan : Parmi les projets réalisés, lesquels vous ont le plus marqués ?
Blandine : L'un des projets qui nous a le plus touchés est celui du jardin d'enfants créé à Abovyan par des déplacés de l'Artsakh eux-mêmes.
Pour nous, ce projet est exemplaire parce qu'il est né de l'initiative des bénéficiaires eux-mêmes. Ces familles avaient vécu un traumatisme considérable, mais elles ont trouvé la force de se mobiliser pour construire quelque chose d'utile à leur communauté.
L'objectif initial était d'accueillir les enfants des familles déplacées afin de permettre aux mères de reprendre une activité professionnelle. Aujourd'hui, le jardin d'enfants accueille également des enfants de la commune et connaît un véritable succès.
Voir des personnes qui ont tout perdu retrouver ainsi une capacité d'action est extrêmement encourageant.
Luc : Je citerais également notre coopération avec la région de Vayots Dzor, où nous n’étions pas présents contrairement au Syunik et au Shirak.
Grâce au réseau que nous avons constitué, nous avons rencontré des associations profondément attachées au soutien des personnes vulnérables ou déplacées. Leurs responsables nous ont convaincus de soutenir des projets favorisant à la fois l'emploi des femmes et le développement agricole.
Cette coopération a ensuite suscité l'intérêt d'autres partenaires, notamment de l'Ambassade de France, qui a renforcé sa présence dans la région. C'est très gratifiant de constater qu'un projet peut produire un effet multiplicateur et contribuer à attirer d'autres soutiens.

« La transmission culturelle est une force extraordinaire de l'Arménie »
Le Courrier d'Erevan : Au-delà des projets, qu'avez-vous découvert de la société arménienne ?
Luc : Ce qui nous a particulièrement frappés, c'est la capacité des Arméniens à apprendre, à approfondir un sujet et à devenir très compétents dans ce qu'ils entreprennent.
Nous l'avons observé dans de nombreux domaines : la littérature, la musique, les langues, l'histoire, mais aussi dans des activités plus inattendues comme les échecs. Nous avons rencontré énormément de personnes qui possèdent une connaissance approfondie de leur culture et de leurs racines.
Ce qui nous impressionne, c'est cette capacité à conserver un lien vivant avec leur patrimoine culturel. Beaucoup de gens connaissent leur histoire, leur cuisine, leurs traditions, leur langue. Cette transmission ne va pas de soi.
Blandine : Je crois que cette force est liée à un désir très profond de transmission. Les Arméniens savent que leur culture constitue un héritage précieux qu'il faut préserver.
Cela est particulièrement visible dans la diaspora, où l'on continue à transmettre la langue et les traditions malgré l'éloignement. Cette résilience culturelle est remarquable.
Luc : Malgré les invasions, les dominations successives et les épreuves traversées au cours de leur histoire, les Arméniens ont conservé leur identité culturelle. Peu de peuples ont réussi à préserver aussi fortement leur langue, leur mémoire et leurs traditions.
Nous avons également été frappés par la capacité d'intégration de la diaspora arménienne. Les Arméniens parviennent souvent à s'intégrer pleinement dans leur pays d'accueil tout en conservant leur identité propre. C'est un équilibre difficile, mais ils semblent particulièrement doués pour cela.
Préserver l'identité culturelle de l'Artsakh
Le Courrier d'Erevan : L'exode des Arméniens de l'Artsakh a-t-il influencé votre travail au-delà de l'urgence humanitaire ?
Luc : Très rapidement, nous avons compris que les besoins ne se limitaient pas au logement ou à l'emploi. Une autre question se posait : comment préserver l'identité culturelle de l'Artsakh après le déplacement de toute sa population ?
De nombreuses personnes nous ont exprimé leur inquiétude quant au risque de voir disparaître progressivement certaines spécificités culturelles du Haut-Karabagh.
Blandine : Nous avons rencontré des associations extrêmement dynamiques qui travaillent sur la transmission des chants, des danses, des traditions populaires et même du dialecte de l'Artsakh.
Récemment, nous avons assisté à une représentation théâtrale donnée entièrement dans le dialecte du Haut-Karabagh. Nous n'avons évidemment pas tout compris, mais l'émotion était très forte. Pour les participants, c'était une manière de continuer à faire vivre une partie de leur identité.
Ces initiatives sont essentielles parce qu'elles permettent aux enfants de conserver un lien avec leur histoire familiale et collective.
Luc : Nous avons aussi souhaité soutenir des projets qui associent patrimoine culturel et reconstruction humaine.
L'un des projets les plus significatifs a porté sur les contes et légendes de l'Artsakh. Des enfants ayant vécu la guerre ou perdu un parent ont été invités à travailler autour de récits traditionnels, accompagnés par des psychologues.
À travers le dessin, l'imaginaire et les récits, ils ont pu exprimer des émotions parfois difficiles à verbaliser. Cette expérience nous a convaincus que le patrimoine ne doit pas être considéré uniquement comme une mémoire du passé. Il peut aussi devenir un outil de reconstruction et de résilience.
Blandine : Ces projets concernent parfois seulement une dizaine d'enfants à la fois, mais leur impact est considérable. Nous avons vu combien ils pouvaient contribuer à restaurer la confiance et à recréer du lien social.

Le traumatisme de l'Artsakh et la mémoire du génocide
Le Courrier d'Erevan : En arrivant peu après l'exode des Arméniens de l'Artsakh, avez-vous ressenti le poids du traumatisme historique dans la société arménienne ?
Blandine : Très clairement durant notre première année en Arménie. Les événements de 2023 avaient ravivé des blessures profondes.
Lorsque nous sommes arrivés à Goris quelques semaines après l'exode, l'émotion était encore extrêmement présente. Beaucoup de personnes établissaient spontanément des parallèles avec les épisodes les plus douloureux de l'histoire arménienne.
Aujourd'hui, nous avons le sentiment que les choses ont quelque peu évolué. La société semble davantage tournée vers la reconstruction et l'avenir, même si les blessures demeurent.
Luc : Le traumatisme reste présent en arrière-plan. Pendant les premiers mois de notre mission, nous avons vécu dans un climat marqué par l'incertitude, les inquiétudes sécuritaires et les conséquences immédiates du déplacement des populations.
Cela a naturellement orienté nos priorités vers l'aide d'urgence, puis vers les questions de logement, de formation professionnelle et d'insertion.
Aujourd'hui, nous travaillons davantage sur des projets liés au développement, à la culture, à la résilience ou à l'emploi. Mais certaines situations de précarité persistent et nécessitent toujours une attention particulière.
Les défis de l'Église arménienne catholique
Le Courrier d'Erevan : L'accompagnement de l'Église arménienne catholique faisait également partie de votre mission.
Blandine : Oui. Lorsque nous sommes arrivés, la situation n'était pas simple. Pendant une période, le diocèse ne disposait pas d'évêque résident, ce qui compliquait la mise en œuvre de certains projets pastoraux.
Depuis la nomination de Mgr Kevork Norandounguian, une nouvelle dynamique est apparue. Il existe aujourd'hui une réelle volonté de développer davantage la pastorale des jeunes.
Selon lui, beaucoup d'Arméniens restent attachés à la tradition religieuse, mais la pratique demeure relativement faible modeste. Il souhaite encourager une vie spirituelle plus active.
Luc : C'est un chantier de long terme. La formation de séminaristes, l'accompagnement des jeunes et le développement d'activités pastorales demanderont du temps.
Nous pensons néanmoins qu'il s'agit d'un axe important pour les années à venir.
Quels défis pour les successeurs ?
Le Courrier d'Erevan : Que souhaiteriez-vous voir poursuivre après votre départ ?
Luc : Nous espérons avant tout que les liens construits avec les partenaires locaux continueront à se développer dans l’humanitaire et le soutien social.
Nous aimerions également que les projets liés au patrimoine, à la culture et à la transmission se poursuivent. Nous avons découvert un potentiel considérable dans ces domaines.
Blandine : Certaines régions mériteraient aussi davantage d'attention, notamment le Gegharkunik qui est très pauvre, avec lequel nous avons commencé à établir établi des contacts assez tardivement.
Nous pensons également que l'Œuvre d'Orient a désormais toute sa place comme acteur du patrimoine et de la culture en Arménie, ce qui n'était pas forcément évident lorsque nous sommes arrivés.
Luc : Nous avons aussi constaté qu'une meilleure coordination entre organisations pouvait démultiplier l'impact des projets. Lorsque plusieurs partenaires soutiennent ensemble une même initiative, les résultats sont souvent beaucoup plus importants.
« Nous repartons avec un attachement profond à l'Arménie »
Le Courrier d'Erevan : Que garderez-vous personnellement de ces trois années ?
Luc : Je garderai un souvenir poignant de la situation des réfugiés qui ont dû tout quitter du jour au lendemain en septembre 2023. Nous avons contribué à notre échelle à améliorer leur situation.
Je citerai aussi la communauté catholique internationale d'Arménie. Cette petite communauté rassemble des personnes venues d'horizons très différents — Arméniens, Européens, Américains, Indiens ou Philippins — qui vivent leur foi de manière très simple et très fraternelle.
Cette expérience nous a beaucoup nourris.
Blandine : Pour ma part, je pense aussi aux moments passés auprès des enfants handicapés accueillis par les Sœurs missionnaires de la Charité.
Cette rencontre nous a profondément marqués. Malgré les difficultés et les souffrances, nous y avons découvert une joie et une espérance extraordinaires.
Luc : Et puis il y a l'Arménie elle-même.
Nous sommes arrivés dans un contexte très sombre, quelques semaines après l'exode de l'Artsakh. Les premières impressions étaient forcément marquées par cette atmosphère.
Mais au fil du temps, nous avons découvert un peuple d'une grande chaleur humaine.
Blandine : Derrière une certaine réserve apparente, les Arméniens sont incroyablement accueillants. Nous avons été touchés par cette générosité spontanée, cette capacité à partager un repas, à ouvrir sa porte, à prendre le temps de créer du lien.
Luc : Ce sont souvent de petits gestes qui restent en mémoire. Une personne que l'on connaît à peine qui s'arrête dans la rue pour vous saluer, une invitation improvisée, une conversation qui se prolonge autour d'un café...
Cette simplicité dans les relations humaines nous a beaucoup touchés.
Blandine : Nous quittons l'Arménie avec de nombreux amis et avec la certitude que nous reviendrons.
Luc : Oui, nous repartons avec un attachement profond pour ce pays, pour ses paysages, pour sa culture et surtout pour les personnes que nous y avons rencontrées.









