
Des millénaires d’activité humaine sur la terre d’Arménie ont laissé après eux des pierres en nombre, en masse et en variété. Aujourd’hui, que faire ? Comment s’y reconnaître (ou pas) et quoi y comprendre ? Sous la forme d’une série d’articles, il s’agit de déambuler, de ruines en édifices, pour interroger l’Arménie par ses pierres. Resteront-elles muettes?
Le Courrier d'Erevan continue sa série d’articles pour raconter, dans le silence des pierres, une autre histoire de l’Arménie. Un épisode chaque vendredi.
De quand date l’Arménie ? Quand les Arméniens ont-ils commencé à l’être ? Sur la terre d’Arménie, des peuplements préhistoriques ont laissé derrière eux des pierres. Mais de qui sont-elles les traces ?
Par Marius Heinisch
A la recherche des indigènes
Le berceau de l’Arménie, des Arméniens, ce sont les hauts plateaux du Sud-Caucase. Dans cet espace, juste au nord du “croissant fertile”, on trouve la trace d’un mode de vie agro-pastoral dès le néolithique, c’est-à-dire entre 10 000 et 5000 ans avant J.C. Les squelettes et autres restes humains datés de cette époque et trouvés dans cette région confirment l’existence alors d’un pool génétique largement partagé par les Arméniens d’aujourd’hui. Faute de sources, on ne sait presque rien de leur culture ni de leur mode de vie, mais la paléogénétique nous renseigne au moins sur un point : ces indigènes de l’Arménie sont les ancêtres des Arméniens.
Mais ces indigènes arméniens, qu’ont-ils légué de leur façon de penser et de vivre aux Arméniens d’aujourd’hui ? Difficile, presque impossible à dire, tant la filiation est lointaine, tant il y a des chaînons manquants à cette grande histoire. Est-ce que Hayk, le guerrier légendaire, présenté au Ve siècle par l’historien Movses Khorenatsi comme le “fondateur de la nation arménienne”, était un des indigènes ? Peut-être leur chef ? Ou, au contraire, un dissident, quittant les rangs d’un groupe ancien pour en inaugurer un neuf après lui (le mot “Arménie” se dit Hayastan en arménien, c’est-à-dire littéralement “le pays de Hayk”) ? Nul ne peut rien en dire avec certitude.
Hayk, par le peintre Mkrtum Hovnatanian (1779–1846)
L’histoire mieux connue des Arméniens commence pour nous avec la fondation, entre le IXe et le Ve siècle av. J.C. du royaume d’Ourartou. Pouvoir de type impérial, il émerge progressivement des sociétés complexes formées vers 18 000 av. J.C. autour du lac de Van et le long de la rivière Araxe. Il adopte l’écriture cunéiforme, mais la langue qui s’y parle, l’ourartéen, ne ressemble que bien peu à l’arménien d’aujourd’hui.
Comment donc se rapporter à une origine ancestrale avec laquelle on ne partage pourtant ni langue, ni religion, ni même culture ? Que faire de ces occupants de l’Arménie qui n’occupaient pas, en fait, de terre au nom d’Arménie ?
Car tout en attestant de la présence pluri-millénaire d’un groupe génétique, celui des Arméniens, sur la terre qu’il occupe aujourd’hui, ce peuplement vient troubler, confondre l’origine de l’Arménie comme construction politique. Peut-être pire encore, il vient faire apparaître son caractère accidentel, historiquement situé : non, l’Arménie n’a pas toujours existé en Arménie.
Des dragons sortent de terre
La tentation pourrait être grande de simplement ignorer ce passé. S’arrêter au récit bien mythifié du grand Hayk, maintenir sa légende comme seuil au-delà duquel, non, il n’y a pas vraiment d’histoire à raconter. Sauf qu’en Arménie les pierres, silencieuses, sourdent de partout et ne sont jamais loin d’envahir, voire de renverser, la mémoire officielle. Au XVIIe siècle, le voyageur français Jean Chardin traverse la Perse et le Caucase. Dans le récit qu’il en tire, Voyages de Monsieur le Chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l’Orient, on trouve la mention de “pierres étranges”. Peut-être en a-t-il confondues certaines avec des khatchkars, ces pierres gravées de croix, toujours est-il que plusieurs de ses observations concordent avec la découverte ultérieure des vishapakars, littéralement “pierres-dragon” en arménien.
Vishapakar devant le mont Araghat
Que sont ces “pierres-dragon” ? Elles prennent la forme de stèles, d’une taille généralement comprise entre 1 et 5 mètres, taillées dans des blocs d’andésite ou de basalte, les pierres locales. Tout d’un bloc, elles ne se différencient d’un rocher ordinaire que par l’arboration à leur surface de figures animales qui signalent leur qualité d’artefact humain. Et aussi, qui soulignent leur appartenance au paganisme. Une fois le christianisme progressivement répandu en Arménie dans le courant du IVe siècle, les pierres ne représenteront plus les esprits animaux mais plutôt le Christ, ou bien la croix sur laquelle il fut supplicié. Pour cette raison, ces pierres ne suscitent d’abord que peu d’intérêt : pour des Arméniens qui se vivent avant tout comme des chrétiens, ces pierres ne les concernent tout simplement pas.
Vishapakar avec figure animale
Il faut donc attendre le XIXe siècle, et la montée d’un sentiment national arménien pour que grandisse l’intérêt pour ces pierres, preuves de l’occupation immémorielle d’une terre, celle des hauts-plateaux, jugée ancestrale. Le nationalisme arménien est chrétien, bien sûr, mais il voit d’un bon œil les fouilles, entreprises alors par des archéologues russes et français, qui visent à excaver, exposer et étudier ces “pierres-dragon”. Au fil des années, leurs travaux suscitent des débats et des controverses dans le monde académique, jusqu’à parvenir à un consensus vers la fin du XXe siècle : ces “pierres-dragons”, situées à proximité de rivières ou de sources d’irrigation, sont les éléments d’un culte païen rendu à l’eau.
Plus encore, l’analyse de ces pierres les rapproche de nombreux autres monuments votifs connus des populations indo-européennes. A travers ses pierres païennes, l’Arménie chrétienne joue donc deux politiques en même temps : d’une part resserrer le lien entre le peuple et la terre d’Arménie autour de stèles préhistoriques ; d’autre part, inscrire l’Arménie dans le grand concert de la culture mondiale, dès la naissance de celle-ci plusieurs millénaires avant notre ère. D’une pierre, deux coups, s’ancrer sans s’isoler.
Tenter la synthèse
Plutôt qu’un malaise, une gêne, on peut donc voir dans le rapport des Arméniens à leurs pierres préhistoriques la tentative d’une synthèse entre la nécessité d’ancrer le peuple dans sa terre et la crainte de se trouver, isolé, à la marge du monde. Cette tension, qui traverse toute l’histoire de l’Arménie, trouve peut-être dans les pierres préhistoriques une de ses plus heureuses synthèses.
Car faire la synthèse de deux aspirations historiques en apparence contradictoire, ce n’est pas la victoire de l’un sur l’autre. En grec ancien, sunthesis ne veut rien dire d’autre qu’“assemblage”. L’idée est celle d’une ligature : faire tenir ensemble, raccorder. Parfois avec les moyens du bord et, en l'occurrence, avec des “pierres-dragons” parfois éloignées entre elles d’un millénaire mais qu’on présentera comme les restes d’une homogène “préhistoire”.
Les “pierres-dragon” ne sont pas les seules pierres préhistoriques de l’Arménie. Mais aucune n’échappe à la grande synthèse nationale. Depuis la ville de Sisian, dans la région du Syunik, il faut marcher environ une heure pour atteindre le site de Karahunge, parfois aussi appelé Zorats Karer. L’heure de marche peut s’allonger en heure et demie durant les mois d’hiver où la neige n’est déblayée que sur la route principale, laissant les chemins de traverses, par les champs alentour, nettement moins praticables. Mais d’une façon ou d’une autre, le site de Karahunge s’atteint d’abord par son mirage. Le premier édifice auquel on parvient depuis Sisian ressemble, à s’y méprendre, à ce que l’on croyait trouver : un ensemble de grands rochers taillés, grossièrement mais taillés quand même, disposés en cercle sur une colline. Tout évoque, et sans ambiguïté, un site mégalithique de la préhistoire, du type de Stonehenge en Angleterre.
Le premier Karahunge
Et pourtant, la lecture de la plaque attenante nous apprend qu’il s’agit-là de la création d’Ashot Avagyan , artiste arménien contemporain. Le véritable Karahunge n'est qu’à quelques centaines de mètres. L’original ressemble à s’y méprendre à sa contrefaçon : lui aussi est un mégalithe préhistorique. Les panneaux explicatifs, eux, ne mentionnent pas d’artiste, et avouent leur ignorance sur la fonction réelle du lieu - religieuse, scientifique, politique ? Mais peut-être faut-il admettre que cette ignorance suffit, qu’elle remplit très exactement sa fonction. Sa fonction : attester en même temps du peuplement millénaire de l’Arménie et de son inclusion dans la grande histoire mondiale.
Le site original de Karahunge
En négatif de cette affirmation patrimoniale, les deux grandes angoisses actuelles des Arméniens : être chassés de leur terre, être coupés du monde. La contrefaçon, placée comme une sorte de seuil avant le vrai Karahunge, achève de faire du lien un élément de l’histoire arménienne. Reproduit, détourné par un artiste arménien, il accède à l’éternité de la synthèse nationale.
A Karahunge répond, quelques kilomètres plus loin, l’église de Surb Karapet. A moitié immergée dans un lac, elle n’est accessible qu’à certains moments précis de l’année. A moitié effondrée, aucun panneau n’y formule la promesse d’une restauration ou d’une reproduction artificielle. Son délabrement et son semi-engloutissement lui font une beauté singulière, celle du monument qui sait pouvoir disparaître sans que son symbole périsse : l’Arménie est chrétienne, nul doute là-dessus. Sa confiance tranquille dialogue, à l’autre bout de la synthèse nationale, avec le besoin d’encadrement des pierres très anciennes, les pierres d’avant le commencement.
L’église de Surb Karapet








