
Lundi 24 novembre dernier, lors de la 25e session de l’Assemblée générale des États signataires de la convention pour la protection du patrimoine mondial, le siège dévolu à l’« Europe de l’Est » pour la période 2025-2029 a été attribué à l’Azerbaïdjan. Avec 92 voix sur les 160 possibles, Bakou devance largement ses quatre concurrents (Arménie, République tchèque, Pologne et Slovénie) et signe un nouveau succès pour sa diplomatie.
Par Marius Heinisch
Du « caviar » à l’UNESCO ?
Intégrer le très fermé comité de l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) est le fruit d’une intense activité diplomatique pour l’Azerbaïdjan, qui remporte là une grande victoire. La facilité avec laquelle Bakou a survolé le scrutin à bulletin secret indique que le sort de celui-ci ne s'est pas joué au moment du vote, mais dans les longs mois qui l'ont précédé, au cours desquels le pétro-État du Caucase du Sud a su se rendre incontournable dans les couloirs de l'organisation. Ainsi, la diplomatie du tissu, commencée en 2011 avec l’inscription du kelaghayi, un foulard en soie porté par les femmes d’Azerbaïdjan depuis plusieurs siècles, au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, et poursuivie avec l’exposition, au siège de l’ONU, d’œuvres de l’artiste azérie Sona Guliyeva mêlant art contemporain et tissage de tapis traditionnel.
En échange ? On attend des bénéficiaires qu'ils épousent la cause azerbaïdjanaise, notamment en ce qui concerne le conflit gelé avec l'Arménie au sujet du Haut-Karabagh. Parmi les heureux élus de la « diplomatie du caviar », on compte des personnalités politiques de haut niveau, comme Rachida Dati, ancienne garde des Sceaux de la République française, qui se fait le porte-parole de la cause azerbaïdjanaise et se rend régulièrement à Bakou, où elle est fastueusement reçue par le couple Aliyev, alors qu’elle n’est que députée européenne. Est-ce donc par conviction qu'elle a cosigné, en 2016, une tribune invitant le président Hollande à prendre parti pour l'Azerbaïdjan contre l'Arménie ?
Mais les manœuvres de corruption azerbaïdjanaises manquent de discrétion et bientôt, les têtes tombent. L'objectif initial est toutefois atteint : Bakou dispose d'un puissant réseau de soutien dans l'élite occidentale, ce qui lui permet de mener une diplomatie officielle plus ambitieuse. L'élection de l'Azerbaïdjan au comité de l'UNESCO parachève un effort diplomatique de deux décennies au cours duquel la pétrodictature du Caucase est parvenue à quitter les marges de la politique internationale, grâce aux revenus des hydrocarbures et à l'absence de scrupules de nombreux dirigeants politiques et financiers occidentaux.
Le patrimoine, champ de bataille ?
L’Azerbaïdjan aurait-il développé, au cours de la décennie 2010, une nouvelle sensibilité pour le mécénat artistique et la restauration des monuments anciens ? L'accélération de la diplomatie de Bakou sur les questions patrimoniales poursuit bien sûr un objectif stratégique : prendre le contrôle, après le conflit meurtrier du Haut-Karabagh, des récits et de la mémoire des événements. La guerre du Haut-Karabagh s'est également jouée dans les imaginaires, et les deux camps ont dû redoubler d'efforts et d'habileté pour faire entendre le caractère historique du lien qui les relie à ces montagnes.
Bakou, vainqueur par les armes, doit désormais l’emporter dans les esprits et imposer à tous l’idée qu’il existe une « culture azerbaïdjanaise » venue du fond des âges, qui expliquerait l’existence d’un État-nation souverain dans les frontières de la RSS d’Azerbaïdjan de 1936 à 1991, et que le Haut-Karabagh, foyer de peuplement historique des Arméniens, est un territoire naturel de cette culture.
Plus préoccupant encore, l’Azerbaïdjan pourrait profiter de sa nouvelle appartenance au comité de l’UNESCO pour faire oublier les destructions patrimoniales auxquelles il s'est livré dans la province du Nakhitchevan, et plus récemment dans le Haut-Karabagh qu'il a conquis. Un rapport du Parlement européen de 2022 condamnait en ce sens ce qu’il désignait comme « une politique intentionnelle » de destruction du patrimoine culturel arménien. À travers le Comité de l’UNESCO, principal organe exécutif de l’organisation, où le statut de membre permet de soumettre et de défendre ses propres candidats à la patrimonialisation, l’Azerbaïdjan entend bien évincer le rival arménien dont le passé riche en événements a laissé de nombreuses traces matérielles, autant de démentis aux tentatives de Bakou d’écrire seul l’histoire du Caucase. Sans compter les généreuses subventions que Bakou peut espérer pour rénover, voire réinventer, son propre patrimoine.









