Prisonniers de Bakou : l’état de santé des relâchés

Société
03.02.2026

Le 14 janvier 2026, la libération discrète de quatre prisonniers arméniens détenus à Bakou a constitué un soulagement aussi inattendu que fragile. En effet, derrière cette annonce postée sobrement sur Telegram par le Premier ministre se posent de nombreuses questions : état de santé des anciens détenus, absence de communication officielle, réalité d’un échange de prisonniers à peine assumé… Plus de deux ans après la dernière libération de prisonniers arméniens détenus à Bakou, alors que de nombreux autres restent incarcérés et que leur cas s’annonce plus complexe, l’espoir revient, mais timidement.

 

Par Louise Lacote

Une libération étonnement discrète

Le peuple arménien attend la libération de ses prisonniers à Bakou depuis plus de cinq ans, et la diaspora se mobilise dans le monde entier à travers nombre de manifestations et d’appels internationaux. Aucune nouvelle officielle n’était reçue depuis plusieurs mois, le Comité International de la Croix-Rouge ayant été expulsé d’Azerbaïdjan en septembre 2025, jusqu’à une courte visite d’une délégation comprenant un docteur, autorisée par Bakou les 24 et 25 décembre 2025. 

Pourtant, ce fut dans un communiqué sobre et discret publié sur Telegram le 14 janvier 2026 que le premier ministre Nikol Pashinyan annonça l’arrivée des quatre libérés sur le sol arménien. Tous sont civils : Vagif Khachaturyan, Viken Euldzekdzian, Gevorg Soudjian et David Davtyan. 

Pour rappel, Vagif Khachaturyan, âgé aujourd’hui de 70 ans, fut arrêté par les services de sécurité azéris en juillet 2023, alors qu’il était escorté par la Croix-Rouge vers l’Arménie pour une urgence médicale. Il avait ensuite été condamné à 15 ans de prison en Azerbaïdjan pour avoir supposément commis des crimes de guerre pendant le conflit de 1991 à 1994.

Viken Euldzekdzian, un citoyen arméno-libanais de 46 ans arrêté en novembre 2020 pendant qu’il tentait de récupérer ses possessions dans la ville de Shushi, avait été condamné en juin 2021 à 20 ans de prison pour terrorisme, activités mercenaires et franchissement illégal de la frontière azérie.

Gevorg Soudjian et David Davtyan étaient des travailleurs humanitaires de l’ONG New Armenia Homeland-Diaspora, âgés respectivement de 37 et 31 ans, arrêtés en novembre 2020 alors qu’ils transportaient de l’aide humanitaire vers le Nagorno-Karabakh. Ils avaient tous les deux été condamnés à 15 ans de prison pour possession illégale d’armes et espionnage. 

 

Questionnements autour de la santé physique et mentale des prisonniers

Dans son communiqué, Pashinyan a affirmé que 3 des prisonniers libérés ne présentaient pas de problèmes de santé, selon les examens préliminaires, et que l’état de santé du quatrième, Vagif Khachaturyan, qui était encore source d’inquiétude, était satisfaisant. Cependant, en raison du peu d’informations dont nous disposions jusqu’ici à propos de leur état de santé, les questionnements demeurent.

Khachaturyan, qui présentait déjà des problèmes médicaux lors de son arrestation, avait été hospitalisé fin décembre, suite à une détérioration rapide de son état de santé, concernant notamment des problèmes cardiaques. 

Quant à Euldzekdzian, il avait été hospitalisé en mai 2025 à la suite d’une grève de la faim, en protestation contre le traitement inhumain subi par les prisonniers arméniens dans les prisons de Bakou. Selon un communiqué de presse de son épouse et de son avocate, le 17 novembre 2025, sur X, Euldzekdzian « ne pouvait marcher, son état physique s’étant dramatiquement détérioré, et avait ainsi besoin d’un fauteuil roulant, qui ne lui fut pas fourni. Bien qu’il ait été examiné par un docteur, les gardes l’ont empêché de recevoir des médicaments, et aucun traitement ne lui a été administré. »

Après sa libération, son avocate a annoncé qu’il présentait « un état de santé stable, mais encourageant », et qu’il recevait une attention médicale. 

À travers une prise de parole en direct sur Facebook, le 25 janvier, Soudjian a raconté le simulacre de procès, la persécution ethnique, et la pression psychologique constante imposée aux prisonniers : « Ils ne cessaient de nous dire : “Votre pays ne se préoccupe pas de vous, il vous a oublié”. Cette propagande avait pour but de nous briser moralement. » Il faut donc espérer que les quatre anciens prisonniers seront, non seulement, pris en charge pour leur état de santé physique, mais aussi pour leur santé mentale.

 

Une certaine discrétion, par pragmatisme ?

Il s’agit de la deuxième libération de prisonniers arméniens; la première avait eu lieu en décembre 2023. Trente-deux Arméniens, pour la plupart capturés en 2020, avaient été échangés contre deux soldats azerbaïdjanais détenus en Arménie depuis avril 2023. 

Suite à cette deuxième remise en liberté, 19 Arméniens restent officiellement emprisonnés à Bakou — deux civils, neuf prisonniers de guerre et huit prisonniers politiques, bien que des nombres plus élevés (près du quintuple) soient avancés par des sources arméniennes et internationales. Mais maintenant que la plupart des civils ont été libérés, et au vu de la durée qui a séparé ces deux événements, il semble malheureusement peu probable de voir une troisième vague de libérations se produire prochainement.

Cette libération a été officiellement présentée par la presse comme un geste gracieux de la part du président azéri, Aliyev, à la suite de la pression de la communauté internationale, mais c’est, en réalité, loin d’être un acte gratuit. Il s’agit en fait d’un discret échange de prisonniers, bien qu’aucune annonce n’ait été faite par les autorités arméniennes. Deux citoyens syriens, Yousef Alaa et al-Haji et Muhhrab Muhammad al-Shkherin, ont simultanément été libérés par l’Arménie et transférés vers la Syrie. Ils avaient été condamnés à la prison à perpétuité pour avoir combattu en tant que mercenaires aux côtés de l’Azerbaïdjan en 2020. 

Ce développement dans l’affaire des prisonniers de Bakou est source d’espoir pour le peuple arménien, mais aussi un encouragement à redoubler d’efforts pour libérer ses derniers concitoyens, arbitrairement enfermés dans les prisons azéries. La résolution adoptée par l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, le 26 janvier, appelant à la libération des prisonniers arméniens, prouve que la communauté internationale reste préoccupée par la situation. 

Le 17 janvier, Luciana Minassian, avocate de Viken Euldzekdzian et de Ludwig Mkrtchyan, a déclaré dans un communiqué que le processus de paix arméno-azéri initié par les Etats-Unis le 8 août 2025 “ne pourra pas être considéré achevé ni crédible tant que des détenus arméniens resteront en captivité”.