
Dans un monde où les certitudes économiques vacillent autant que les équilibres géopolitiques, l'Arménie peut-elle transformer sa vulnérabilité en avantage stratégique ? De passage à Erevan à l'invitation de la Chambre de commerce belgo-arménienne, Bruno Colmant, figure de référence de la pensée économique européenne, ancien président de la Bourse de Bruxelles et fin observateur des mutations économiques mondiales, livre une analyse sans complaisance des forces et des fragilités du pays, mais résolument tournée vers l'avenir.
Par Zara Nazarian
Monsieur Colmant, cela a été un grand plaisir de vous écouter à la conférence conjointe avec Vaché Gabroelyan, ancien vice-premier ministre arménien. Qu'est-ce qui vous amène en Arménie ? Est-ce votre première rencontre avec ce pays ? A quel point êtes-vous familier avec le contexte, notamment économique ?
Dans ma carrière, j'ai été patron de banque, de compagnie d'assurance et de bourse. J'ai aussi eu une carrière académique assez fournie, avec des cours dans plusieurs universités belges et étrangères. Je suis aujourd'hui administrateur de sociétés en Belgique. Je connais un peu l'Arménie par une histoire personnelle : la meilleure amie de ma grand-mère était arménienne. Le premier livre de business que j'ai reçu était un dictionnaire des termes financiers qu'elle m'avait offert.
Je suis ici parce que j'ai été invité par la Chambre de commerce belgo-arménienne, avec laquelle, j'espère, les contacts vont se poursuivre, car ce type de démarche ne prend son véritable sens que dans la durée. Il faut construire des liens, les entretenir, les approfondir. C'est ainsi que naissent les vraies coopérations.
Je découvre un beau pays, et surtout des rencontres d'une rare qualité : des personnes extrêmement intelligentes, très éduquées, très érudites, avec une gentillesse et un sens de l'accueil absolument extraordinaires.
Essayons de commencer par les contextes économique et géopolitique globaux afin de revenir ensuite à l'Arménie. Comment caractérisez-vous la situation économique mondiale ?
Je pense d'abord qu'il faut, lorsque l'on est Européen, se détacher d'un tropisme occidental qui consiste à ramener toute l'Histoire à ce que nous avons vécu. Il faut faire un exercice de perspective et de prospective. Le monde assiste à une forme de nouveau partage des influences, avec deux acteurs dominants, la Chine et les États-Unis, dont les zones d'influence se délimitent progressivement. La Russie, pour sa part, est immense par son territoire, mais sa puissance économique reste plus limitée que son imaginaire impérial.
Le grand débat portera donc sur les zones d'influence sino-américaines. Elles conditionneront le XXIe siècle, notamment par des changements importants dans l'influence monétaire, les routes commerciales, les proximités stratégiques et les accords économiques. Dans cet ensemble, l'Europe a un rôle à jouer, mais elle doit accepter qu'elle n'est plus seule au centre du monde.
Justement, quelle place aura l'Europe dans ce nouveau monde ?
L'Europe n'est pas le berceau du monde, mais elle a réussi, après deux mille ans de guerres incessantes, à construire un socle de valeurs communes. Ce socle est parfois menacé, mais il reste précieux. L'Europe est aussi unie, pour une partie importante de ses membres, par une monnaie commune. Il y a donc eu un accomplissement majeur vers la paix. Je crois que, dans la polarité sino-américaine, l'Europe peut rester une terre d'équilibre, de tempérance et de droit. Mais elle affrontera des chocs industriel, militaire, énergétique et démographique qui pèseront sur sa croissance pendant quinze ou vingt ans. Le vieillissement de la population, insuffisamment financé, pèsera aussi lourdement sur les finances publiques.
Peut-on dire, en se fondant sur ce que vous décrivez, que l'Europe est en train de perdre sa position dans l'économie globale ?
Oui, si elle ne retrouve pas une capacité d'innovation comparable à son ambition. Le retard européen se voit particulièrement dans la technologie et l'intelligence artificielle, notamment les grands modèles de langage apparus récemment dans l'espace public. Il s'agit d'une véritable révolution industrielle. L'agriculture, plusieurs millénaires avant notre ère, puis la machine à vapeur, ont transformé la force physique et l'organisation de la production. Aujourd'hui, nous touchons aux capacités cognitives. Le choc portera sur l'emploi, le partage des gains de productivité, les systèmes de répartition et même la configuration démocratique des pays. Si les gains sont mal partagés entre le capital et le travail, les tensions politiques s'aggraveront.
Les Trente Glorieuses sont derrière nous et une nouvelle période globale s'ouvre. Les jeunes qui entrent aujourd'hui sur le marché du travail en Europe seront-ils plus vulnérables que leurs parents et grands-parents ?
Non, je pense même l'inverse. Les Trente Glorieuses ont été une exception dans l'Histoire, comme Jean Fourastié l'a montré en 1979 dans son livre, qui parle aussi beaucoup du bonheur humain et des valeurs humaines. Les jeunes ont une chance immense : ils grandissent avec l'intelligence artificielle et peuvent en faire un outil d'augmentation de leur productivité. J'ai une fille de 26 ans qui ne se sent pas en danger ; elle y voit au contraire une possibilité d'accroître ses capacités. Les jeunes saisissent donc une opportunité extraordinaire. Le danger, pour certains, serait de déléguer trop largement leur vie à ces outils. Mais je ne crois pas qu'ils soient les plus menacés.
Les plus exposés sont plutôt les personnes en milieu de carrière qui n'ont pas suffisamment investi dans la formation permanente et qui ont vécu des trajectoires professionnelles très linéaires, parfois dans une seule entreprise. Les jeunes, eux, intègrent spontanément cette complémentarité entre l'humain et la technologie.
Ce changement risque-t-il de provoquer, partout dans le monde, un déclassement de populations dont l'économie n'aurait plus besoin ? On parle souvent du revenu universel, que la Suisse a rejeté. Y a-t-il un danger pour des millions de personnes ?
Oui, il peut concerner des dizaines de millions de personnes. Chaque révolution industrielle est schumpétérienne : elle innove, puis elle détruit, avant de stabiliser de nouvelles formes économiques. Le choc sur le marché de l'emploi sera très important. Cela posera la question de la répartition de la richesse. Si les pays étaient des îles, ils pourraient organiser cette répartition par des contributions sociales nouvelles. Mais dans un monde globalisé, avec des fournisseurs d'intelligence artificielle souvent étrangers, la contribution aux systèmes sociaux nationaux sera difficile à organiser. Le marché boursier donne déjà une indication du sens de l'Histoire : les grandes entreprises technologiques concentrent une part considérable de la valeur attendue. Même s'il existe une bulle et même si elle devait éclater un jour, la tendance de fond resterait visible. Le capital anticipe une part majeure des gains de productivité.
C'est un classique qui reste valable...
C'est un classique, mais nous pouvons aujourd'hui l'observer presque en temps réel. Marx avait finement analysé la révolution industrielle machiniste, mais il ne disposait pas d'un marché boursier comparable à celui d'aujourd'hui. La vision du partage des gains de productivité était alors rétrospective. Aujourd'hui, la finance moderne nous donne aussi une vision prospective. Le marché boursier, dans sa métaphore, anticipe la manière dont les gains seront répartis. C'est très différent, et peu de personnes parlent de cette dimension.
Vous avez parlé de l'intelligence artificielle. Elle est déjà là, présente au quotidien, et elle va croître. Est-ce une avancée positive ou une donnée plutôt négative avec laquelle il faut apprendre à vivre ?
C'est une révolution. Ce n'est pas un simple appendice technologique. Les révolutions précédentes ont démultiplié la force physique ; celle-ci démultiplie les capacités cognitives. Cela ne signifie pas que l'humain disparaît. Il reste sujet, créateur de sens, décideur, consommateur et citoyen. Mais l'ampleur du changement est considérable. Je crois même que l'intégrité cognitive sera l'un des grands défis du XXIe siècle.
Mais que fera-t-on de ces dizaines de millions de personnes fragilisées ?
Elles devront redéfinir leur carrière. Il n'y a pas de fatalité, mais cela demandera du caractère, de l'adaptation et une formation permanente. Je conseille à toutes les personnes que je connais, quel que soit leur âge, de se former dans des disciplines variées, précisément parce que l'intelligence artificielle peut remettre en cause des métiers de manière impromptue. Certaines personnes ne parviendront pas à se reclasser. Il faudra alors des systèmes d'assurance, de solidarité et d'accompagnement social pour celles qui subiront un choc financier important. Je ne suis pas certain que cela mène à une allocation universelle, même si la plupart des pays européens disposent déjà d'un minimum d'intégration sociale, sous des formes différentes.
Le fameux RMI...
Effectivement, ce type de dispositif reste souvent insuffisant pour assurer un niveau de vie décent. L'autre sujet d'inquiétude concerne les systèmes de retraite. Dans beaucoup de pays européens, ils reposent sur la répartition, c'est-à-dire sur une solidarité intra- et intergénérationnelle. Or la démographie crée une population plus âgée, avec un taux de morbidité plus élevé, tandis que la dénatalité réduit la base active. Si l'intelligence artificielle fait disparaître certains emplois et diminue la valeur relative de la rémunération du travail, les systèmes de sécurité sociale, fondés sur cette rémunération, seront mis sous pression. Il faudra donc, d'une manière ou d'une autre, déplacer une part du prélèvement social du travail vers le capital ou vers l'employeur. Dans une économie mondialisée, ce sera complexe.
L'Europe est-elle en retard dans cette révolution technologique ? Quelles devraient être ses priorités économiques ?
L'Europe est un acteur important et cohérent, mais elle n'a pas développé le niveau d'innovation que l'on pouvait attendre. Cela tient à la fragmentation du marché européen, au manque d'économies d'échelle industrielles, et aussi à une certaine hésitation face au progrès, typique des anciennes sociétés industrielles. L'Europe a longtemps séparé la recherche fondamentale, jugée noble, de la recherche appliquée, parfois considérée comme plus vulgaire. Les États-Unis ont davantage valorisé la liberté d'entreprendre et la capacité de s'enrichir de son invention, comme l'ont illustré Edison, Westinghouse et bien d'autres. Au-delà de l'innovation, l'Europe devrait aussi accepter une consolidation industrielle dans des domaines comme la chimie, les télécommunications, la banque ou les infrastructures. Les politiques industrielles sont restées trop nationales. L'Europe, comme l'a dit Stéphane Rozès, n'est jamais vraiment entrée dans l'humus des peuples. Elle demeure un assemblage d'États-nations, avec un biais local qui freine les visions transfrontalières.
L'Europe va-t-elle vers davantage d'unification ou vers une fragmentation accrue ?
L'espoir serait d'accentuer l'intégration. Le constat, aujourd'hui, est plutôt inverse. Une rancœur des peuples s'exprime sous différentes formes de populisme, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas et ailleurs. Elle trouve une racine commune : le sentiment que l'État n'a pas protégé les populations contre les effets de la mondialisation. Si cette rancœur se confirme, elle renforcera la fragmentation européenne en États-nations.
Politiquement parlant, les courants nationalistes et les partis d'extrême droite montent de plus en plus...
L'extrême droite et l'extrême gauche fonctionnent souvent comme un fer à cheval. Je pense que ces mouvements conduiront à des renforcements étatiques, à une demande accrue de redistribution, mais aussi à une méfiance plus forte envers le mélange des peuples. Le plus grand danger, pour moi, serait une dégradation profonde de la relation entre la France et l'Allemagne.
Pensez-vous que cela soit possible ?
Oui. Il faut toujours regarder l'histoire européenne avec prudence. Les équilibres que nous croyons acquis ne le sont jamais définitivement.
Le fameux couple franco-allemand dont parlaient tellement nos hommes politiques ?
Oui, le couple franco-allemand. Nous ne sommes plus à l'époque de de Gaulle, de Kohl ou de Mitterrand. Nous sommes dans le premier quart du XXIe siècle, et une dégradation de l'union entre ces deux pays ouvrirait des risques sérieux. L'histoire européenne, de l'époque napoléonienne à 1914 et 1945, montre que les tensions entre grandes nations continentales ne doivent jamais être traitées avec légèreté.
Dans cette mosaïque européenne, quelle place, quelle opportunité ou quel danger représente l'immigration, très forte en Europe ?
L'immigration est d'abord une opportunité, notamment parce que la population européenne vieillit. Elle est aussi un facteur de rencontre et de confrontation, au sens noble du terme. Ce qui inquiète certains, c'est l'association entre immigration et communautarisme. Nous le vivons fortement en Belgique. Mais je crois que nous sommes tous, d'une certaine manière, des immigrés ou les héritiers de migrations. Les courants migratoires seront importants, alimentés par la croissance démographique de l'Afrique et par les défis environnementaux. Sur plusieurs milliers d'années, l'histoire humaine est faite de grandes migrations. Le concept moderne de frontière ne suffira pas à les arrêter.
Il semble y avoir, notamment en Belgique, l'absence d'une véritable intégration, avec parfois l'impression de passer d'une communauté à l'autre.
Oui, c'est un vrai sujet. La Belgique a cru pouvoir réussir l'intégration en mélangeant les populations, mais une résurgence du communautarisme est apparue depuis dix ou quinze ans. En tant que telle, elle n'est pas nécessairement dangereuse, mais elle peut être dommageable à l'ouverture humaniste aux autres.
Et pour l'Europe plus généralement ?
Nous verrons. Si l'extrême droite progresse fortement en France et si l'AfD renforce ses positions en Allemagne, le couple franco-allemand pourrait mettre en œuvre des politiques de rejet de l'immigration. Cela peut donner, dans un premier temps, l'impression d'une protection économique, mais cela devient ensuite du protectionnisme, dommageable à tous.
Revenons à l'occasion qui nous réunit aujourd'hui, à savoir votre visite en Arménie. Est-ce une visite de rencontres avec le public ou avez-vous d'autres idées de collaboration ?
Je suis invité par la Chambre de commerce belgo-arménienne, ce qui me permet de rencontrer de nombreuses personnes, à commencer par l'ambassadeur de Belgique en Arménie. J'ai une émission de télévision, une conférence, des rencontres avec plusieurs personnalités, puis une intervention à l'université. C'est donc un moment de rencontre, d'échange et d'observation intense. Il est très enrichissant de voir comment un pays fonctionne concrètement.
L'Arménie est fascinante parce que c'est un pays horizontal. Elle est ancrée géographiquement dans un espace délimité, mais sa diaspora représente trois à quatre fois la population vivant sur le territoire. Les populations dispersées développent des capacités singulières : adaptation, résilience, attachement profond à la patrie-mère.
L'Arménie a été traversée par des influences très variées, ce qui rend son parcours encore plus instructif. L'observer permet de sortir du tropisme européen qui tient la stabilité des frontières pour un acquis immémorial. Ce pays se situe au confluent d'influences russes, perses, ottomanes par certains aspects, occidentales, et peut-être demain asiatiques. Avec des ressources naturelles limitées et sans accès à la mer, il doit puiser en lui-même ses avantages concurrentiels.
L'Arménie ne peut pas miser sur les effets d'échelle ; elle doit miser sur la spécialisation, la qualité humaine, la cohérence stratégique et des objectifs très clairs. C'est la voie de petits pays ou de pays contraints qui ont réussi par l'alignement, la discipline et l'intelligence collective. L'économie de marché fonctionne bien lorsqu'elle s'appuie sur une masse critique, mais elle n'est pas une réponse universelle. Un petit pays doit parfois organiser très finement ses priorités. La Belgique le sait aussi.
Vous avez évoqué la nécessité pour l'Arménie de se rapprocher du "train européen", y compris, à terme, dans une perspective commerciale ou monétaire. Mais l'Europe a connu des difficultés d'intégration, comme l'exemple grec l'a montré. L'Arménie ne devrait-elle pas craindre ce type d'écueil ?
Il peut paraître audacieux de prendre pour exemple un pays aussi éloigné de l'Europe, sans frontières communes ni continuité territoriale. Mais ce qui importe d'abord, c'est la densité des échanges commerciaux. De ce point de vue, se rapprocher d'un espace aussi significatif que l'Europe ne peut être, à mon sens, que mutuellement bénéfique pour le continent comme pour l'Arménie.
Cela ne signifie pas une intégration immédiate, car les conditions sont nombreuses : stabilité politique, délimitation des frontières, consolidation de la paix, sécurité juridique et continuité institutionnelle. Mais à terme, je crois que l'Arménie aurait beaucoup à gagner d'une telle jonction. La monnaie est également révélatrice du degré d'autonomie d'un pays. L'Arménie n'est pas une économie dollarisée et dispose d'une monnaie solide. Cette solidité tient peut-être en partie à des facteurs conjoncturels, mais elle recèle de vraies vertus. Si l'on envisage de rejoindre une zone commerciale plus large, un couloir de stabilité monétaire rend les échanges plus prévisibles et renforce la confiance.
Le refus de la Russie d'importer certains produits arméniens représente-t-il une opportunité ou un danger pour l'économie arménienne ?
Cela montre surtout la fragilité d'une dépendance trop forte à une seule zone d'influence. La volatilité des relations entre la Russie et l'Arménie est importante. Un pays ne peut pas se déployer pleinement dans une instabilité de cette nature. Pour l'Arménie, l'enjeu est donc de diversifier ses débouchés, de consolider son autonomie économique et de transformer cette contrainte en accélérateur de souveraineté.
Cette instabilité naît-elle du fait que l'économie arménienne serait trop intégrée à l'économie russe ?
Je pense que le sujet est plus large. Le but de la Russie est de conserver une zone d'influence. L'Arménie, elle, cherche à préserver et à approfondir son indépendance. C'est précisément là que se situe la tension.
De garder une zone d'influence ?
Il y a là une vraie contrariété, car ce n'est pas ce qui se passe aujourd'hui, et les dynamiques politiques récentes l'ont bien montré. Cela rappelle ce qu'Alexandre Dubcek avait dit à Brejnev en 1968. Dubcek expliquait qu'en Tchécoslovaquie se développait un socialisme à visage humain, pouvant être une vitrine pour l'expansion du communisme. Brejnev lui avait répondu qu'il voulait maintenir sous contrôle les pays libérés par l'Armée rouge en 1944-1945. Cet échange illustre encore aujourd'hui la logique de certaines puissances : la volonté d'influence se heurte aux aspirations des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir. Pour l'Arménie, la leçon est claire : la souveraineté est un bien précieux, fragile, et il faut la défendre avec constance.
L'Arménie a connu cette dépendance sur le plan militaire, notamment lorsque l'Artsakh, placé sous la protection de forces russes d'interposition, a subi un blocus. Ensuite, le territoire arménien lui-même a été attaqué. Beaucoup d'Arméniens sont aujourd'hui dubitatifs.
Vous êtes un peuple qui se bat pour son indépendance dans tous les domaines, et cela est difficile à vivre dans un monde encore marqué par les réflexes impériaux. Vous n'êtes pas un peuple prosélyte ; vous ne cherchez pas à imposer un modèle aux autres. Cela vous distingue des grandes puissances assimilatrices. Cette retenue, cette fidélité à vous-mêmes et cette volonté de préserver votre souveraineté constituent une force morale considérable.
En termes régionaux, pensez-vous que l'Arménie pourra trouver sa place avec l'Iran, qui devient un acteur de plus en plus important ?
Évidemment. Les tensions au Moyen-Orient reconfigurent les routes, les plateformes et les points d'équilibre. Le hub que certains pays du Golfe souhaitaient établir comme passerelle entre l'Orient et l'Occident se trouve contrarié par les crises régionales. Dans ce contexte, le centre de gravité de certaines influences peut se déplacer vers l'ouest ou vers le nord, et l'Arménie peut devenir un point de jonction et d'intérêt entre plusieurs cultures et plusieurs espaces : perses, russes, occidentaux, ottomans par certains aspects, et peut-être demain chinois. Cette position est exigeante, mais elle est aussi une chance.
Croyez-vous dans le projet TRIPP proposé par Donald Trump ? Serait-il profitable à l'Arménie ?
Oui, pourquoi pas, à condition que l'Arménie en retire pleinement les bénéfices et que sa souveraineté soit respectée. Tout projet transnational peut être utile s'il renforce les échanges, la sécurité, la connectivité et l'autonomie du pays. L'Arménie doit aborder ce type de projet avec une vision claire de ses intérêts, de ses lignes rouges et de ses atouts.
Quelle note, sur une échelle de zéro à dix, donneriez-vous à l'économie arménienne et à sa capacité de rebondir dans les conditions que l'on connaît ?
Je vous attribuerais la note de huit. Vous avez un très haut taux de croissance, des réserves de change favorables, une dette qu'il faut naturellement surveiller, mais aussi une population hautement qualifiée. Vous disposez en outre d'une diaspora qui est un relais dans le monde entier. J'ai été frappé par l'ampleur et la diversité de cette diaspora, y compris en Russie. Cela montre que l'Arménie est un peuple horizontal et latéral, avec des points d'ancrage politiques, culturels, sociaux et économiques dans de nombreux pays. C'est une force remarquable.
On a parlé aussi du dram arménien, étonnamment stable et même renforcé...
Il y a sans doute eu des facteurs conjoncturels, notamment l'arrivée de ressortissants russes au moment de la guerre en Ukraine et des mouvements de devises associés. Je ne pense pas qu'une croissance autonome suffise à expliquer à elle seule une telle appréciation par rapport à l'euro ou au dollar. Mais cette stabilité monétaire est précieuse. Elle doit être comprise, consolidée et mise au service de la confiance économique.
Ce qui m'intéresse surtout, c'est de comprendre comment l'Arménie peut transformer un phénomène conjoncturel en avantage structurel, ou du moins en stabilité durable.
Parlons de l'intelligence artificielle appliquée à l'Arménie. Le pays vient récemment de conclure des contrats avec des sociétés de premier plan à l'échelle mondiale, comme Nvidia et d'autres acteurs majeurs du secteur. L'Arménie s'impose ainsi progressivement comme l'un des hubs incontournables de l'intelligence artificielle.
L'informatique représente entre 6 et 8 % du PIB arménien, ce qui est considérable. Ce dynamisme s'explique avant tout, selon moi, par la qualité exceptionnelle de la main-d'œuvre locale. L'Arménie dispose de talents d'une très haute compétence. Si des sociétés comme Nvidia choisissent de s'implanter ici, c'est une preuve de cette excellence, sans négliger les stratégies de diversification géographique propres à ces grands groupes. Le sens de l'Histoire est là : si le pays attire ce type d'investissements, c'est parce que des esprits avisés ont considéré que l'Arménie avait tout ce qu'il fallait pour les accueillir.
C'est aussi une marque de confiance dans l'avenir de ce pays, puisque l'on n'investirait pas sinon un demi-milliard de dollars.
Vous êtes une poche d'intelligence. Stratégiquement, vous êtes au confluent de plusieurs pays, de plusieurs zones d'influence et de plusieurs cultures. À mon sens, ce mouvement d'investissement est à la fois opportuniste et réaliste : opportuniste parce que les grandes entreprises cherchent les meilleurs points d'appui, réaliste parce que la qualité des talents arméniens est évidente.
Quel serait votre message à nos lecteurs francophones, qui ne sont pas toujours arméniens, puisque nous sommes largement diffusés au-delà de l'Arménie ?
Faites comme moi : venez découvrir l'Arménie. L'Europe souffre souvent d'une myopie complète. Nous ne nous rendons pas assez compte du niveau d'évolution technologique, culturelle et humaine de pays que beaucoup seraient incapables de situer précisément sur une carte. Nous connaissons mal ce qui se passe dans les anciennes républiques de l'URSS, en Chine ou même aux États-Unis, que nous croyons connaître à travers des représentations tronquées. Il faut rencontrer, visiter, écouter. C'est ainsi que l'on devient citoyen du monde. L'Arménie est un pays qui oblige à élargir le regard : par son histoire, sa diaspora, son intelligence, sa résilience et sa manière de transformer les contraintes en énergie. C'est une découverte que je recommande p










