À Erevan, Karishok peint les maisons… et les vies qui les habitent

Arts et culture
21.07.2026

Architecte de formation, Karine Dulyan, plus connue par des amateurs d'art sous son nom d'artiste Karishok, a longtemps cru que l'art ne pourrait jamais devenir un métier. Aujourd'hui, ses balcons colorés et ses cours intérieures d'Erevan séduisent des collectionneurs en Arménie comme à l'étranger. Derrière ces façades lumineuses se cache pourtant une histoire plus intime : celle d'une femme qui a mis des années à trouver sa place dans le monde.

 

Par Anya Eganyan (texte et photos)

Les maisons de Karishok ne sont jamais vraiment vides. Derrière leurs fenêtres éclairées, sur leurs balcons suspendus ou au fond de leurs cours intérieures, on devine des présences. Des silhouettes qui s'aiment, discutent et vieillissent ensemble. Chaque tableau semble raconter une histoire dont le spectateur n'aperçoit qu'un fragment.

Pourtant, avant de devenir l'une des artistes contemporaines les plus reconnaissables d'Erevan, Karine Dulyan a longtemps suivi un tout autre chemin. Originaire de la capitale arménienne, elle étudie l'architecture et mène pendant près de vingt ans une carrière dans l'urbanisme. Elle poursuit également sa formation en Europe et est admise à la prestigieuse Royal School of Architecture de Londres. Une réussite dont beaucoup auraient rêvé. Mais, paradoxalement, plus son parcours professionnel progresse, plus elle ressent le sentiment de s'éloigner de ce qui l'anime profondément.  Elle repoussait sans cesse la recherche d'une bourse, comme si elle n'osait pas franchir l'étape suivante...

 

« J'avais constamment envie de peindre. Je savais que l'architecture n'était pas vraiment faite pour moi. Mais j'avais toujours cette idée en tête qu'on ne pouvait pas gagner sa vie grâce à l'art. »

 

Cette conviction la retient longtemps. Même son admission à Londres ne suffit pas à la convaincre. Sans vraiment se l'avouer, elle repousse les démarches nécessaires pour obtenir une bourse d'études. Comme si une partie d'elle refusait encore d'emprunter cette voie. 

 

Après avoir quitté l'architecture, elle se tourne vers le tourisme. Là encore, le destin s'en mêle. En 2020, la pandémie de Covid-19 met brutalement le secteur à l'arrêt. Ce qui aurait pu être une catastrophe devient finalement un tournant décisif : Karine commence à publier régulièrement ses œuvres sur Facebook. Les premières ventes arrivent presque immédiatement. « À partir de ce moment-là, tout s'est mis à couler comme une fontaine », raconte-t-elle avec le sourire.

 

Une toile commencée dans l'enfance

Le véritable point de départ de cette nouvelle vie porte pourtant une date très particulière : le 24 avril 2020. Ce jour-là, alors que l'Arménie commémore le génocide, une initiative invite les habitants à allumer une bougie à leur fenêtre. Karine ressort alors une vieille peinture commencée lorsqu'elle avait cinq ou six ans. « C'était une peinture à l'huile sur un morceau de carton. Je l'avais laissée inachevée pendant des années. On y voyait simplement quelques maisons. »

En voyant les lumières apparaître derrière les fenêtres de la ville, une idée lui vient: « J'ai ajouté une bougie derrière chacune des fenêtres. » Le tableau est enfin terminé.

Et, sans qu'elle le sache encore, une artiste vient véritablement de naître.

 

Un style reconnaissable, mais qui ne lui suffit pas

Pourtant, Karishok refuse de s'enfermer dans un style unique. Elle se lasse rapidement des répétitions et ne peut pas consacrer des mois à une seule série, même si les galeries attendent souvent précisément cette cohérence stylistique. 

 

« J'ai parfois l'impression qu'une famille entière vit à l'intérieur de moi. Si je reste trop longtemps dans le même style, je m'ennuie. » 

 

À côté de ses célèbres balcons et de ses cours intérieures, coexistent ainsi des aquarelles, des dessins, des nus et des œuvres aux atmosphères très différentes, comme si elles avaient été réalisées par plusieurs artistes. « Si je ne peignais que cela, je n'aurais aucun problème financier. Elles se vendent comme des petits pains. Mais j'ai envie d'évoluer, d'explorer qui je suis et de développer mon propre langage artistique. »

 

 

Il serait tentant d'expliquer son intérêt pour les maisons par sa formation d'architecte. Pourtant, pour Karishok, une maison est bien davantage qu'un simple bâtiment.

 

« J'aime l'association des matériaux, des couleurs, la façon dont la lumière joue sur tout cela. J'y vois beaucoup de graphisme et de beauté. Mais surtout, j'y vois des êtres humains. Ce qui m'intéresse, ce sont les habitants de ces maisons, ceux qui créent tout cela. Leur manière de penser me fascine. Je vois quelqu'un sur un balcon ou derrière une fenêtre, et cela m'inspire. Leurs relations, leurs expressions, leur façon d'être. »

 

Selon elle, les cours d'Erevan permettent de découvrir la ville sous un tout autre angle. En les parcourant, elle observe les extensions bricolées, les balcons improvisés et tous ces détails qui racontent presque autant de choses sur leurs habitants qu'une véritable conversation.

 

« Il est fascinant de voir comment tout ce puzzle prend forme dans une cour, cette mosaïque d'individualités. Il suffit de marcher dans les cours pour découvrir l'envers du décor, comprendre qui vit là et comment ces personnes pensent. » 

 

 

 

Derrière les façades de ses maisons se cache toujours une histoire humaine. Les habitants n'apparaissent d'ailleurs pas seulement derrière les fenêtres ou sur les balcons. Parmi les œuvres de Karishok figurent également de nombreux nus. Ce qui l'intéresse n'est pas la provocation, mais la beauté de l'intimité.

 

« J'aime beaucoup peindre des couples qui font l'amour, qui s'enlacent ou qui partagent simplement des instants de tendresse. Au fond, la nature humaine est bonne. Nous sommes simplement tous un peu abîmés par la vie et par nos blessures. »

 

 

L'une de ses œuvres préférées est Trois générations, où trois balcons représentent trois étapes de la vie : un jeune couple, des adultes et un couple âgé qui s'entraide pour étendre le linge. « J'aime ces moments-là. Des choses très simples où l'on voit l'amour. »

 

L'art comme manière d'entrer en relation avec le monde. 

L'artiste reconnaît qu'elle s'est longtemps sentie étrangère, même lorsqu'elle était entourée d'amis et de proches. Ce n'est qu'au moment où ses œuvres ont commencé à être reconnues qu'elle a trouvé sa place parmi les autres et dans sa ville.

 

« Je suis devenue une personne heureuse. Depuis mon enfance, je me suis toujours sentie étrangère partout. Même entourée d'amis qui m'aimaient, je me sentais exclue. La peinture m'a permis d'entrer en contact avec les gens. Aujourd'hui, les êtres humains m'intéressent beaucoup plus et il m'est devenu beaucoup plus facile de communiquer avec eux. »

 

 

Pour Karine, l'art est avant tout un lien avec le monde, une manière de sentir qu'elle en fait pleinement partie. 

« J'ai compris que j'avais ma place dans ce monde, et surtout dans cette ville. Je sais que j'ai le droit d'exister. Et je rends les gens heureux. Je crois que l'art doit apporter de la joie. C'est une colle qui relie les êtres humains. L'art devrait toujours rendre les gens meilleurs, ou au moins leur faire du bien. »

 

P.S. Le Courrier d'Erevan raconte l'œuvre de Karishok Doulian sur ses pages web, ainsi que sur ses réseaux sociaux, et vous invite à nous rejoindre pour suivre cette jeune artiste arménienne talentueuse.