Hongrie-Arménie : feu couvert n’est pas éteint. De Gurgen Margaryan à la Facilité européenne pour la paix

Actualité
19.02.2026

Le 19 février 2004, Gurgen Markarian, un officier arménien, a été tué à la hache par Ramil Safarov, un collègue azerbaïdjanais, lors d'un stage de l'OTAN intitulé «Partenariat pour la paix », en Hongrie. L’assassin, libéré avant la fin de sa peine, a été accueilli en héros national en Azerbaïdjan. Retour sur les événements de l’époque et ceux qui les ont suivis. 

 

Par Camille Ramecourt

 

L’origine du feu

En 2022, l’Arménie et la Hongrie ont repris leurs relations diplomatiques après dix ans de silence. Cette rupture était due à l’extradition de Ramil Safarov, un officier azéri, qui avait tué à la hache Gurgen Margaryan, un officier arménien, dans son sommeil, lors d’un stage d’anglais du programme Partenariat pour la paix de l’OTAN.

Arrêté par la police hongroise alors qu’il tentait de pénétrer dans la chambre d’un autre Arménien participant au stage, avec visiblement l’intention de le tuer, il fut jugé et commença à purger sa peine en Hongrie en 2004, année de l’assassinat, à 2012, date de son extradition. La décision de le laisser finir de « purger sa peine » en Azerbaïdjan intervient après une visite de Victor Orban à Bakou, au cours de laquelle des discussions financières ont eu lieu (le président azerbaïdjanais aurait proposé d'acheter des obligations hongroises pour plusieurs milliards d'euros, ou de verser un pot-de-vin de plusieurs millions d'euros...). Alyiev l’accueille en héros national, le gracie, lui verse ses huit ans d’arriérés de salaire, lui offre un appartement et le promeut en grade. 

 

La Hongrie ayant de facto libéré le coupable d’un meurtre motivé par l’origine arménienne de la victime — un crime que le coupable a avoué sans présenter le moindre remords —, le président de l'époque, Serge Sarkissian, a rompu les relations diplomatiques avec ce pays. 

 

Bien que la Hongrie n’ait enfreint aucune convention internationale, l’ombudsman hongrois a conclu que le gouvernement n’avait pas fait preuve de suffisamment de prudence en ne réclamant aucune garantie de la part de l’Azerbaïdjan concernant la poursuite de la peine de Safarov dans son pays. En 2014, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a condamné « l’utilisation abusive de la Convention sur le transfert des personnes condamnées » par l’Azerbaïdjan. Si la Hongrie n'a pas été condamnée pour complaisance, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné Baku en 2020.

 

Après dix ans d'ambassades vides entre la Hongrie et l'Arménie, les relations reprennent presque comme si de rien n'était, fin 2022. Les locaux ont été réinvestis en 2023. Depuis, le ministre hongrois des Affaires étrangères se rend annuellement en Arménie, visites rendues en 2024 par son homologue ainsi que par le Premier ministre et le président arméniens.

 

Mais ce vernis public ne cache pas le changement de priorités opéré par la Hongrie depuis 2012, comme en témoigne le véto hongrois à l’aide à la défense arménienne par l’UE.

 

Un premier soutien à la défense arménienne

Les relations délicates entre les deux pays, formées à la suite de l'affaire Gurgen Markaryan, ont repris dans un autre domaine : l'octroi à l'Arménie d’une mesure d'assistance de la Facilité Européenne pour la Paix (FEP), un instrument financier mis en place par l’UE en mars 2021 pour couvrir toutes les actions extérieures de l’UE en matière de défense et de sécurité, tant pour ses « citoyens » que pour ses « partenaires ». 

 

Initialement prévu à 5 milliards d'euros pour la période 2021-2027, le plafond du budget a désormais dépassé les 17 milliards, notamment en raison du soutien de l'UE à l'Ukraine face à l'invasion russe. Depuis sa création, une grande partie du fonds lui a été allouée, malgré les fréquents blocages ou menaces de blocage de la Hongrie de Viktor Orbán. Le fonds ne faisant pas partie intégrante du budget de l’UE, mais fonctionnant sur la base d'une contribution des 27 États membres, l’unanimité est nécessaire. 

 

Pourtant, au cours des six années d'existence de la FEP, d'autres pays européens, non membres de l'UE, en ont bénéficié. Dès le lancement du fonds, et même avant l’invasion de l’Ukraine, la région de la mer Noire a été la première zone du « voisinage étendu » à bénéficier de l’aide de l’UE : la Géorgie, l’Ukraine et la Moldavie ont été les premiers bénéficiaires du « voisinage » européen. La Géorgie a de nouveau bénéficié de la FEP en 2022 et en 2023. Depuis, le tournant autoritaire du régime géorgien et l’arrêt de fait de son processus d’adhésion à l’UE en 2024 ont contribué à ce que l’UE trouve un nouveau point d’appui dans le Caucase en la personne de l’Arménie. 

 

Aujourd'hui, après près d’un an, l’enveloppe de la FEP pour l’Arménie s’est débloquée. Ce programme assistera la défense arménienne à hauteur de 20 millions d’euros, pour développer la protection des civils en temps de crise et augmenter la résilience des forces armées. La mesure d’assistance était bloquée depuis mars 2025. En cause ? Un véto hongrois, désireux de la conditionner à une aide proportionnelle au voisin azéri.

 

Pourtant, l’Arménie avait bénéficié de la FEP une première fois en juillet 2024, soit à peine un an après la chute du Haut-Karabagh. Dix millions d’euros avaient été alloués à l’établissement d’un « véritable campement déployable pour une unité de la taille d’un bataillon ». À plus long terme, l'objectif était d'« accélérer l'interopérabilité de ses forces armées en cas de participation future du pays à des missions et opérations militaires internationales, y compris celles déployées par l'UE ». Le communiqué de presse mettait l’accent sur l’approfondissement de la coopération entre l’UE et l’Arménie dans le domaine de la « politique étrangère et de sécurité », qui comprend également la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) ». 

Trop martial ? Quoi qu'il en soit, pour la deuxième enveloppe, dont les discussions ont commencé en mars 2025, il n'est plus question de la PSDC. La somme était doublée, mais l’objectif restait le même (si ce n’est le changement d’échelle, passant du bataillon à la brigade). Alors, pourquoi bloquer la répétition d'une aide aux contours identiques à celle acceptée, nécessairement unanimement, moins d'un an auparavant ?

 

Unanime ?

En septembre 2023, le Haut-Karabagh connaît une fin éclair, après la guerre de 2020 et un statu quo fragile, avec l'exode forcé de ses habitants vers l'Arménie. Les soldats russes présents sur place ne bougent pas, la mission de l’UE ne peut rien faire et la communauté occidentale ne fait que condamner la situation de loin. Tout l’Occident ? Non, Viktor Orbán, lui, félicite l’Azerbaïdjan.

Dans la poussière qui flotte après l'enchaînement brusque des événements, le positionnement de la Hongrie transparaît. En effet, la France se positionne comme alliée des Arméniens, veut leur livrer des armes et les intégrer, justement, dans la FEP. Budapest, sans craindre le contre-courant, se déclare contre toute sanction. Ce soutien indéfectible à la dictature azerbaïdjanaise au sein du camp européen n’est pas apparu sans préambule. La Hongrie s'était déjà placée du côté de l'Azerbaïdjan en 2020.

 

La coopération entre les deux pays se développe depuis les années 2010. À la fois sur une base culturelle — la Hongrie se sentant très proche des pays turcs — et commerciale. Cette coopération se décline en plusieurs aspects : gaz azéri pour la diversification énergétique hongroise, rachat des parts de Chevron dans les champs pétroliers de la mer Caspienne et une partie des bénéfices de la reconstruction du Haut-Karabagh.

 

Mais alors, comment expliquer le premier volet d’aide militaire européenne à l’Arménie, sans veto hongrois ? 

Difficile à savoir, les négociations du Conseil des Affaires Étrangères de l’UE étant, par nature, confidentielles. Peut-être y a-t-il eu effectivement un blocage, mais que celui-ci n’a pas été aussi visible que le second. Ou peut-être parce qu'un temps de décantation post-Haut-Karabagh et post-élections européennes était nécessaire ? Cela se laisse imaginer, étant donné que si des observateurs internationaux, des spécialistes de la région et des Arméniens ont relayé le blocage de la deuxième enveloppe de soutien à la défense arménienne, des médias arméniens avaient déjà parlé d’un empêchement hongrois en 2024 pour la première mesure d’assistance. 

Que ce véto soit le premier ou le second, il ne faut pas être naïf et croire que la Hongrie est le seul pays européen à collaborer, du moins aussi ouvertement, avec la dictature pétro-gazière azérie. L’UE est le premier investisseur et partenaire commercial du pays, qui lui fournit également une partie de son gaz. Seule la Hongrie s’en enorgueillit et cherche à développer cette relation, depuis le moment où, devant choisir entre la prudence juridique et les intérêts azéris, elle a fait le choix décisif de ces derniers et a libéré le meurtrier de Gurgen Margaryan.